Arcanes #179 – Cimetière / Si ma terre – octobre 2026
Modifié le :
Au sommaire de ce numéro
Dans les Arcanes de…
Dans le carré RIP
RIP, du latin Requiescat in pace (qu’il repose en paix), est depuis des siècles l’épitaphe star des tombes, stèles et autres monuments funéraires. Même si elle a connu une certaine désuétude dans la seconde moitié du 20e siècle avec la sécularisation de la société et l’abandon du latin dans la liturgie et partiellement des cursus scolaires, elle vit aujourd’hui un retour en grâce par le truchement de sa version anglo-saxonne Rest in peace. On la voit notamment fleurir sur les réseaux sociaux à l’occasion du décès d’un personnalité célèbre ou pas. Et on a parfois l’étrange sensation, à la lecture de ces publications toutes empreintes de tristesse et de commisération, que leurs auteurs s’apitoient, certes, mais ont aussi terriblement besoin d’exister. En s’associant avec des étoiles mortes certains tentent indéniablement d’entrer dans leur lumière, mais personne n’est dupe.

C’est donc de circonstance, le n° 179 d’Arcanes sera placé sous le signe des cimetières et autres activités funéraires, si j’ose dire. Son sommaire prendra ainsi la forme d’un chapelet d’épitaphes.
« Ô récompense après une pensée. Qu’un long regard sur le calme des dieux ! » est l’inscription extraite du Cimetière Marin gravée sur la tombe de Paul Valéry, dont Jean Dieuzaide suivit les funérailles le 20 juillet 1945 à Sète.
Un autre poète, Pierre de Ronsard a écrit sous forme d’épitaphe à Marie de Bourgueil son amour défunt : « Terre, ouvre-moi ton sein ». Les Giscard auraient pu en faire leur devise tant ils puisèrent l’argile nécessaire à leur industrie céramique dans le sous-sol du bien nommé quartier de Terre-Cabade.
Dans ce quartier on décida au début du 19e siècle d’installer le cimetière éponyme conçu par Urbain Vitry. Nombre de Toulousains célèbres et anonymes y ont été inhumés générant des documents administratifs précieusement conservés. Quant à l’architecte des lieux on peut lire sur sa sépulture : « Il n’y a de tout à fait morts que ceux qui sont oubliés ». Pas faux.
Sainte Germaine de Pibrac fut oubliée durant des décennies, à tel point qu’on pourrait faire sienne l’épitaphe du comédien Bruno Cremer : « Ceci est un trou de mémoire », avant d’être redécouverte et susciter un culte qui rendit nécessaire le déplacement du cimetière communal. Avec d’autres édifices remarquables de Pibrac il vient d’entrer dans les cartes numériques d’Urban-Hist.
Il est aussi question de déménagement concernant le cimetière de l’église Saint-Pierre des Chartreux qui pour des raisons de salubrité, puis de travaux publics, fut éloigné puis finalement transféré vers celui de Terre-Cabade. Cependant, contrairement à l’inscription « Rien » qui figure sur la tombe du cinéaste Yasujirō Ozu, il restait des choses dans les profondeurs du quartier Compans-Caffarelli, où il s’est situé un temps, pour le plus grand bonheur des archéologues.
Un jour peut-être, les archéologues du numérique viendront sonder les couches de nos productions et tomberont sur les restes de l’ancien site des Archives (2013 –2026). A sa mémoire j’invoquerai le mathématicien suisse Jacques Bernoulli dont la stèle funéraire porte les mots : « Je renais changée à l’identique ».
Zoom sur…
Marin

Si l’on regarde de plus près les albums dans lesquels Jean Dieuzaide a organisé la présentation de ses reportages, on y trouve de nombreux enterrements, corbillards, catafalques, cimetières. On honore les héros et les martyrs, les victimes anonymes et innocentes, les personnalités de haut rang. On assiste en nombre à cet événement social où se montrer est surtout un signe adressé aux vivants, pour dire « je me suis associé à l’hommage collectif ».
Et Jean Dieuzaide est là aussi, avec son appareil photo, pour rendre compte des honneurs rendus, pour faire passer ces moments à la postérité. Il mémorise pour nous ces témoignages aux victimes de la guerre, de catastrophes naturelles, aux héros de la Résistance, ou à des défunts prestigieux tel Paul Valéry. Nous sommes en 1945 et le poète, académicien, professeur au Collège de France, bénéficie des premières funérailles nationales d’après-guerre, sollicitées par le Général de Gaulle et célébrées devant le palais de Chaillot à Paris. Mais c’est au cimetière marin de Sète que Dieuzaide se rend, pour le cortège dans la ville et la cérémonie d’inhumation.
Dans les fonds de…
Si ma terre ?

Au 19e siècle, dans le quartier de Terre-Cabade, de plus en plus de briqueteries et de tuileries s’installent pour répondre à la demande croissante due aux nouvelles constructions du centre-ville en évolution. On peut en entrevoir des traces à travers le nom de la rue Henri de Bornier qui autrefois s’appelait “rue des Tuileries” par exemple. Si ces briqueteries s’installent dans le quartier, c’est qu’à cette époque il n’y a pas encore d’habitations dans les alentours. En effet, les autorités craignent les incendies, mais il est aussi question des nuisances dues aux fours. Ces fours fonctionnent au charbon, au bois ou à la houille, qui dégagent des émanations toxiques pour les habitants proches.
Lorsque Jean-Baptiste Giscard cherche à ouvrir sa manufacture de terre cuite, avenue de la Colonne, il obtient l’autorisation de la préfecture qui considère que “ le four dont il s’agit est éloigné de toute habitation et qu’il ne paraît devoir présenter aucun inconvénient au double point de vue de la salubrité et de la santé publique1.”
Mais le quartier de Terre-Cabade recèle bien d’autres avantages pour les briquetiers. C’est dans ce nom que l’on retrouve ces avantages, Terre Cabade, terra cabada en occitan, “terre excavée” soit terre extraite, creusée. Le quartier du cimetière renferme en effet une terre argileuse récoltée par les briquetiers. Dans une lettre de Bernard Giscard, envoyée le 4 mai 1897 au maire de Toulouse, il sollicite son adhésion pour un projet “pour les terrains environnant le cimetière de Terre-Cabade que la Ville a récemment achetés” qui “s’élèvent à une hauteur de 2 mètres environ au-dessus des chemins de routes qui les bordent”. Il souhaite extraire “de la terre sur cette hauteur de 2 mètres ; et si comme [il] l’espère cette terre possède les qualités [qu’il] en attend, il pourrait se faire [qu’il] arrive à mettre ces terrains au niveau des routes2”. Dans cet échange de bons procédés, Bernard Giscard espère ne rien avoir à payer à la Ville pour l’extraction de cette terre qu’il utilisera à la confection de briques et de mobilier religieux.
- Installation d’un four pour la fabrication de produits céramiques dans le quartier Terre-Cabade. Arrêté préfectoral, 1858. Archives de Toulouse, fonds de la manufacture Giscard, 43Z36.
- Registre de correspondance au départ. Lettre de Bernard Giscard au maire de Toulouse, 4 mai 1897. Archives de Toulouse, fonds de la manufacture Giscard, 43Z82
Dans les coulisses de…
Les archives des cimetières
Le cimetière de Terre-Cabade est imaginé par Urbain Vitry dans les années 1820, suivant la volonté de la municipalité de créer un lieu “monumental”, “remarquable”, “grandiose”. Le projet d’Urbain Vitry est de créer un nouveau Père-Lachaise. Après des années de péripéties, un “feuilleton” pour les détracteurs du projet, le cimetière est inauguré en 1840.
Depuis cette date, l’administration en charge du cimetière produit des archives qui, avec le temps, constituent une source essentielle pour les généalogistes. Registres d’inhumation, registres et titres de concessions… autant de documents qui permettent de tracer la vie d’hommes et de femmes, et éclairent leurs liens familiaux. Ces documents sont en cours de collecte et devraient rejoindre très prochainement les fonds des Archives municipales.
A suivre.

Dans ma rue…
Un cimetière qui ne manque pas d’intérêt
Le cimetière historique de Pibrac a été aménagé à la fin des années 1860, à 500 mètres de l’église paroissiale située au centre du bourg. Cette création ex-nihilo est le résultat de 60 ans de négociations entre la municipalité et les desservants soutenus par une partie des habitants. En effet, la question du déplacement du cimetière entourant l’édifice religieux a été débattue à maintes reprises au sein du conseil municipal. Débats restés sans suite jusqu’au moment où le curé propose, en septembre 1867, d’offrir à la commune un terrain, et de financer les murs de clôture. La canonisation de sainte Germaine trois mois auparavant, entraînant l’accueil de pèlerins toujours plus nombreux, est sans aucun doute la cause de ce revirement. Dégager les abords de l’église devient une nécessité pour gagner de l’espace et se débarrasser des odeurs nauséabondes relâchées par les sépultures dont se plaignent depuis longtemps certains Pibracais.

Ce nouveau cimetière est accessible par un portail flanqué de deux obélisques qui rappelle, dans une moindre mesure, l’entrée du cimetière de Terre-Cabade. L’allée centrale est délimitée de chaque côté par un alignement de tombeaux. Derrières ces alignements, les sépultures plus modestes signalées par de simples stèles ou des croix en ferronnerie sont disposées plus librement et forment des bas-côtés sans cheminements.

Les tombes les plus anciennes datent du dernier quart du 19e siècle, moment de l’ouverture du cimetière. Certains de ces monuments funéraires sont signés par des entrepreneurs ou sculpteurs toulousains. La ferronnerie est très présente : outre les nombreuses croix en fonte moulée, elle est également utilisée pour les portes des caveaux ou les délimitations d’enclos sous formes de potelets reliés par des chaines ou de garde-corps.
Pibrac a par ailleurs conservé d’autres éléments patrimoniaux qui sont à découvrir sur UrbanHist+, l’enquête d’inventaire venant tout juste d’être mise en ligne ainsi que le diagnostic patrimonial.
Sous les pavés…
Avenue militaire, malvenu cimetière
À la Révolution, quand on décida de transformer l’église conventuelle Saint-Pierre des Chartreux en église paroissiale, on dut régler le problème de son cimetière. En effet, depuis 1780, il était quasiment interdit d’inhumer à l‘intérieur de Toulouse. On choisit alors de créer un nouveau cimetière Saint-Pierre en dehors de la cité. Mais celui-ci, à peine né, était déjà malvenu. Trop près de la ville, dont les abords commençaient à se peupler, on demandait sa suppression pour cause d’insalubrité dès 1825. Il fallut attendre 1847 pour voir son abandon définitif. Les travaux de construction de la caserne Compans-Caffarelli venaient de commencer et on avait prévu de la border d’une large avenue, qui allait devenir le boulevard Lascrosses.

Comme nous pouvons le voir sur l’extrait de cadastre ci-joint, cette nouvelle voie condamnait le cimetière qui se trouvait en plein sur son tracé. On imagine alors que les corps furent récupérés et réinhumés au nouveau grand cimetière de Toulouse, celui de Terre-Cabade, situé à plus de deux kilomètres de là.
Malgré tout, en 1989, on fit une drôle de découverte lors de l’aménagement d’un parking souterrain sur l’emplacement de la caserne : un puit rempli d’ossements humains. Les archéologues dépêchés sur place constatèrent que ces restes étaient plutôt récents. On pourrait alors se demander si, en 1847, des fossoyeurs indélicats n’auraient pas préféré se débarrasser des ossements du cimetière Saint-Pierre en les jetant dans un puits à proximité, pour s’éviter un long transport jusqu’à Terre-Cabade.
En ligne…
Ci-gît archives.toulouse.fr

Vous avez peut-être lu la funeste nouvelle dans la rubrique nécro du dernier numéro de À Toulouse ou de TIM : le site des Archives est passé de vie à trépas. En ma qualité de webmaster, je me devais de dire quelques mots en sa mémoire (musique choisie validée par le Diacre du numérique de Terre-Cabade – à écouter pendant la lecture).
Nous sommes réunis aujourd’hui pour rendre un dernier hommage à un compagnon de longue date, un fidèle serviteur de la mémoire toulousaine, qui nous a quittés après de longues années de bons et loyaux services. Depuis 2013, il aura vu défiler des générations de curieux, de chercheurs, de généalogistes et d’internautes (souvent égarés). Certains venaient y chercher un acte de naissance, d’autres une vieille photographie de la ville, un plan oublié ou la preuve irréfutable que leur rue n’avait pas toujours porté ce nom. Beaucoup y sont entrés pour chercher une information précise et en sont ressortis deux heures plus tard, après avoir découvert l’existence d’un ancêtre inconnu ou d’un quartier dont ils ignoraient tout. Il faut dire qu’il avait le chic pour retenir ses visiteurs à son insu.
Sa disparition laisse derrière elle quelques habitudes orphelines : des favoris qui ne mènent nulle part, des liens qui ont rejoint le grand cimetière des pages introuvables et des réflexes de navigation désormais bons pour les souvenirs. Paix à ses serveurs.
Le défunt aurait sans doute apprécié cette dernière ironie : lui qui avait pour mission de conserver les traces du passé est désormais lui-même une trace du passé. Il a rejoint ces objets numériques dont on se souvient avec une tendresse disproportionnée : une interface familière qu’on adorait critiquer tellement elle était innavigable, une rubrique que l’on connaissait par cœur depuis le temps et qui avait grandi en même temps que lui, une page que l’on retrouvait sans même réfléchir. À son tour, il mérite sa place dans la mémoire collective.
Mais c’est avec des sanglots longs dans la voix que je dis ces mots : tu es m… Attendez, on glisse qu’en fait le site des Archives de Toulouse n’est pas du tout mort ! Laissez-moi vérifier, sûrement encore un coup d’une erreur 500. Me voilà confus, et mal à l’aise… Attendez (encore), c’est mieux que l’on pouvait l’imaginer : c’est une renaissance ! Mes aïeux, c’est un nouveau look, pour une nouvelle vie ! Une nouvelle interface, plus simple et intuitive ! Des accès directs aux outils Avenio et Urban-Hist ! J’en reste sans voix ! Le site des Archives est mort, vive le site des Archives !
