Place Saint-Etienne

Deux millénaires d’histoire urbaine

La place Saint-Étienne est l’une des plus anciennes et des plus chargées d’histoire de Toulouse. Son évolution, intimement liée à celle de la ville, permet de retracer près de deux millénaires d’histoire urbaine, religieuse et politique. Cathédrale, ancien palais archiépiscopal devenu Préfecture, fontaine Renaissance, cimetière médiéval disparu : chaque pierre de la place porte la mémoire d’une époque.

Vue aérienne du quartier Saint-Etienne à Toulouse, SPHAIR, 1980. Maire de Toulouse, Archives municipales, 96Fi566.

Une reconstitution en 3D de la place telle qu’elle se présentait en 1890 a été réalisée à partir du cadastre napoléonien de 1830, pour mieux appréhender l’état du quartier à l’époque où le quartier canonial achevait sa transformation.

La construction d’un quartier de pouvoir (XIe-XIVe siècle)

Le quartier canonial et la cathédrale romane

Au XIe siècle, l’évêque Isarn (1071-1105), influencé par l’action réformatrice du monastère de Cluny, impose une vie en communauté à ses chanoines et entreprend la construction d’un véritable quartier canonial dans un espace de 2,3 hectares délimité à l’est par le rempart : cloître, salle capitulaire, grand réfectoire.

Les parties les plus anciennes de la cathédrale datent de cette époque : le mur sud du chœur et les parois nord et sud de l’ancienne nef. L’édifice roman, estimé à 20 mètres de large sur 85 mètres de long, était composé d’un massif occidental à deux tours, d’une nef à trois vaisseaux et d’un chevet tripartite. Les célèbres ateliers de sculpteurs de Moissac et de Saint-Sernin participent à son ornementation ; le musée des Augustins conserve de magnifiques sculptures provenant du cloître et de la salle capitulaire, dont certaines sont attribuées à Gilabertus, l’un des artistes majeurs de l’art roman.

Un cimetière s’étend devant la cathédrale au XIe siècle : sur le parvis, monde des morts et monde des vivants se mêlent dans un espace public très fréquenté. En 1303, lorsque Philippe le Bel vient tenir un Parlement, une salle en planches est édifiée devant la cathédrale pour accueillir l’assemblée royale.

La cathédrale gothique, un chantier pluriséculaire

Façade de la cathédrale Saint-Étienne, 1978. Mairie de Toulouse, Archives municipales, 2F11188.

Aux XIIe et XIIIe siècles, de nombreuses donations enrichissent considérablement l’église Saint-Étienne et permettent de reconstruire la cathédrale dans le style gothique, sous la direction de l’évêque Foulque (1206-1231).

Cette nouvelle cathédrale est considérée comme le premier exemple du « gothique méridional » : sa principale caractéristique est la nef unique, grand volume dégagé permettant une meilleure diffusion de la lumière et de la parole, un atout non négligeable dans le contexte de la lutte contre les « Albigeois ». Le cimetière est déplacé à partir du début du XIIIe siècle et un véritable parvis est aménagé devant l’édifice.

À la fin du XIIIe siècle, l’évêque Bertrand de l’Isle-Jourdain (1270-1286) entreprend de reconstruire le chœur en style gothique rayonnant d’origine parisienne, témoignant du rattachement du comté de Toulouse à la couronne de France en 1271. Sa mort en 1286 ralentit les travaux ; l’érection de l’évêché en archevêché en 1317 entraîne une baisse de revenus, et les travaux s’arrêtent, une toiture provisoire étant jetée au-dessus du chœur inachevé.

Les premières pierres du palais épiscopal

Les premiers bâtiments du logis de l’évêque s’installent au sud de la place, probablement dès le Ve siècle. Sous l’épiscopat de Pierre du Moulin (1439-1451), le palais est agrandi par la construction d’une habitation sur la place ; son successeur Bernard de Rousergue ajoute une salle d’apparat où seront longtemps logés les rois lors de leurs visites.

La Renaissance et l’Ancien Régime (XVe-XVIIIe siècle)

La cathédrale : extensions et embellissements

Du XIVe au XVIe siècle, la cathédrale s’enrichit progressivement. Sous l’épiscopat de Pierre du Moulin, un grand portail gothique est inséré dans la façade. L’archevêque Bernard de Rousergue agrandit le chœur, fait construire la chapelle sud et commande un buffet d’orgue exceptionnel ainsi que des stalles de chœur. Au XVIe siècle, l’archevêque Jean d’Orléans rehausse les contreforts, agrandit la partie sud du chœur et fait dresser une immense pile cylindrique pour un transept qui ne sera jamais réalisé. En 1592, le cardinal de Joyeuse procède à la dédicace de la cathédrale.

En 1609, un terrible incendie ravage le chœur. Les travaux de reconstruction permettent de voûter la cathédrale : le maître maçon Pierre Levesville surélève les contreforts, lance les arcs-boutants et perce de grandes fenêtres en style gothique flamboyant. Entre 1667 et 1670, un monumental retable est conçu par l’architecte Pierre Mercier et le sculpteur Gervais Drouet.

La fontaine et la place publique

Au XVIe siècle, les capitouls entreprennent de dériver le réseau d’eau antique pour acheminer l’eau sur la place publique. Le chapitre s’y oppose vivement. Après un long procès gagné par la Ville le 29 août 1523, les travaux ne commencent qu’en 1545-1546 et s’achèvent en 1549. La fontaine est réalisée par Jean Rancy dans un style à l’antique, intégrant la vasque de la fontaine du cloître et quatre colonnes de l’église de Saint-Pierre-des-Cuisines. La place reçoit son premier pavement en galets de Garonne.

Ce conflit illustre les équilibres de pouvoir de l’Ancien Régime : pouvoir religieux, pouvoir municipal et pouvoir judiciaire, tous soumis à la tutelle croissante du Roi.

Durant l’Ancien Régime, la place accueille de nombreuses cérémonies publiques : Te Deum, feux de joie, bals. Les visiteurs les plus puissants séjournent dans l’archevêché. Louis XIV y passa lui-même plusieurs nuits. La supériorité de Saint-Étienne sur les autres places décroît toutefois à partir du début du XVIIIe siècle, progressivement délaissée au profit de la place Royale qui s’impose comme le nouveau centre politique et symbolique de la ville.

Le palais archiépiscopal, un écrin digne du rang

C’est sous Monseigneur Colbert, nommé archevêque en 1687, que le palais épiscopal prend son visage le plus fastueux. À la suite d’un incendie partiel en 1689, il entreprend dès 1690 une reconstruction complète. En 1693, l’architecte Augustin-Charles d’Aviler, issu de l’agence de Jules Hardouin-Mansart, intervient sur les écuries, le grand portail et le jardin inspiré de Versailles. Colbert harmonise la cour avec un portail orné d’une tête d’Hercule ouvrant sur la cour d’honneur.

Le nouveau palais, avec son grand escalier immédiatement admiré, devient l’un des plus somptueux de la ville. Son successeur Loménie de Brienne fait aménager ses appartements dans un décor néoclassique « à la grecque » par l’architecte Jean-Arnaud Raymond, qui édifie également en 1775 le corps de bâtiment abritant la nouvelle bibliothèque du clergé.

La Révolution et le XIXe siècle

La Révolution bouleverse complètement la place et ses institutions. Les biens du clergé sont confisqués, les ordres religieux supprimés, le capitoulat remplacé par une nouvelle administration municipale. La cathédrale est fermée en mars 1794 ; sa nef devient le lieu des célébrations révolutionnaires. Le cloître du quartier canonial est démoli en 1799 ; sa destruction se poursuit en 1811 avec l’église Saint-Jacques et s’achève avec la prévôté en 1862.

Le palais archiépiscopal, confisqué à la Révolution, accueille en novembre 1799 l’administration du département de la Haute-Garonne, créé le 23 janvier 1790. Napoléon crée le poste de Préfet en février 1800 ; Joseph-Étienne Richard de la Sarthe est nommé premier Préfet de la Haute-Garonne. Napoléon Ier loge dans l’ancien palais lors de sa visite à Toulouse en juillet 1808 ; le bâtiment est alors définitivement affecté à la Préfecture. La cathédrale, rendue au culte catholique par le Concordat de 1801, entame une longue période de restauration.

Au XIXe siècle, la Préfecture cumule ses deux fonctions, résidentielle et administrative. Elle s’agrandit progressivement : édifice néoclassique rue Saint-Jacques en 1835, agrandissement des ailes de la cour d’honneur par l’architecte Jacques-Jean Esquié entre 1849 et 1867, annexion de l’hôtel Ducos de la Hitte. La rue de Metz, qui relie le Pont-Neuf à Saint-Étienne, est percée entre 1868 et 1910. La place est agrandie par la destruction d’un groupe de maisons adossé au flanc nord de la cathédrale, selon un projet adopté en 1911.