ARCANES, la lettre

Dans les fonds de


Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archive ou de ressources en ligne. Retrouvez ici une petite compilation des articles de la rubrique "Dans les fonds de", dédiée à la présentation de documents issus de nos fonds.

DANS LES FONDS DE


Le Bain. Deuxième planche d'une série de douze de la "Suite d'estampes pour servir à l 'histoire des mœurs et du costume Français dans le 18e siècle". Gravure de Antoine-Louis Romanet, d'après un dessin de Sigmund Freudberg, 1774. Rijksmuseum, Amstrerdam, inv. N° RP-P-2009-2133A.

Aqua Palace


juin 2026

Vous vivez au siècle des Lumières ? 

Vous avez de l'argent, des écus sonnants ? 

Vous cherchez un établissement proposant luxe, calme et volupté ? 

Vous êtes exigeant sur la qualité ? 

Alors, nous vous recommandons les bains de santé de la Baraquette. 

Pour cela, il vous suffit de sortir de la ville par la porte Saint-Etienne, de traverser le pont du canal à Guilhemery, c'est ensuite à deux minutes à cheval ou à moins de cinq minutes en chaise à porteur. Si d'aventure vous veniez par la barque de poste du canal, c'est à une portée de fusil de votre débarcadère. 

Les bains de la Baraquette ont ouvert leurs portes en 1769, on peut les considérer comme des bains de santé. La Baraquette, alimentée par la source éponyme, s'offre comme un véritable lieu de bien-être qui devient vite à la mode. Ainsi, à partir du 1er mai, la saison s'ouvre à vous. Vous y trouverez des bains individuels pour hommes et femmes, les baignoires sont alimentées tant en eau chaude (robinet peint en rouge) qu'en eau froide. Des thermomètres vous permettront de régler la température de l'eau à votre confort. Après le bain, le personnel peut vous aider à sortir de la baignoire et vous trouver des lits pour vous reposer. Ceux, plus actifs, pourront aller promener dans les jardins. Bien entendu, un service de boissons chaudes ou rafraîchissantes est proposé : café, chocolat et sirops à votre guise. 

 

Pour localiser les bains de la Baraquette, inutile d'ouvrir votre Guide Bleu, votre Petit Routard ou une appli quelconque de votre smartphone, suivez plutôt UrbanHist

Lettre adressée à Claire Portal, épouse de Bertrand Desclaux, datée du 31 janvier 1741, versée comme pièce à conviction à la procédure du 6 février 1741. Archives municipales de Toulouse, FF 785/1, procédure # 008 (ici pliée telle qu’elle fut expédiée et reçue, posée sur la plainte contre elle, à l'initiative de son mari).

L’amour dure quinze jours


mai 2026

Ou guère plus… 
Le 10 janvier 1741, en l’église de la Dalbade, un prêtre va unir Bertrand Desclaux, garçon passementier, à Claire Portal, ancienne fille de service1. L’état respectif des époux n’est absolument pas disproportionné, Claire est la fille d’un chirurgien de Montesquieu, et ses années comme domestique sont une chose relativement commune chez les filles ; à certains égards, on peut comparer cela à l’apprentissage en métier des garçons, et il permet en outre de se constituer ou bien d’améliorer une dot. 
Les nouveaux époux s’établissent dans une chambre prise en location par la jeune fille et, aux dires de Bertrand, le mariage est « consommé » le jour-même. Le couple vit ainsi pendant deux semaines, « couchant ensemble et vivant à même pot et feu ». Las, Bertrand tombe malade. Sa jeune épouse, de crainte d’attraper les fièvres « dont il étoit travaillé », s’absente et va rendre visite à sa mère, à Montesquieu. 

Or, durant cette courte absence, une fille de service se présente au logis des époux pour remettre une lettre cachetée à l’hostie ; elle est adressée à « mademoiselle Claire »2
Bertrand, toujours alité, s’il ne sait pas signer, doit savoir lire - ou bien il a trouvé quelqu’un pour ce faire - et donc, sans vergogne, ouvre la lettre destinée à sa femme. Patatras, il lit, ou on lui lit :
(cliquez ici pour faire de même
« Je sui[s] charmé d'aprendre par le garson 
que tu êtes un peu mieux. Il n'an e[s]t 
pas de même de moy : le fièvre ne 
m'a pas quitée depuis avant-
hier ; cependent je veux avo[i]r de 
tes nouvelles, c'e[s]t le seul remède 
qui p[e]ut me g[u]érir. Ne me refuse 
pas ce plaisir mon aimable cœur 
et souviens-toy de moy. Adieu je t'aime. » 

L’union semble bien rompue entre les époux, le retour au nid de Claire et la confrontation avec son mari sont décrits de manière tellement houleuse. La plainte portée par Bertrand fera sans aucun doute les délices de ceux qui la liront. 
L’amour entre ces deux a duré deux semaines à peine – et encore, car y a-t-il jamais eu amour de la part de Claire, puisque cet amant inconnu doit bien avoir été rencontré avant son mariage.  

  

À l’instar de l’affaire ci-dessus, le fonds des archives criminelles des capitouls offre ainsi à découvrir des centaines de lettres conservées, comme autant de pièces à conviction. Lettres d’amour et billets doux, mais aussi lettres anonymes de dénonce, d’insultes et de menaces. 

Venez les découvrir à l’occasion de nos ateliers immersifs À LA LETTRE, qui se tiendront chaque jour du lundi 8 juin au vendredi 12 juin, en début de soirée (18h30-20h00). Choisissez le jour qui vous plaît et inscrivez-vous vite, les places sont limitées. 

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1 : GG 59, f° 17v-18.
2 : FF 785/1, procédure # 008, du 6 février 1741.

Au 1er rang (assis), de gauche à droite: Rose Barutel, épouse Giscard; Bernard Giscard; Marie-Antoinette Giscard. Au 2e rang (debout), de gauche à droite: Jean-Baptiste Giscard; Henri David; Henri Giscard; André David, vers 1920, mairie de Toulouse, Archives municipales, 46Fi1567.

Famille Giscard, famille de statuaires


avril 2026

S’il y a bien une famille qui a marqué Toulouse, c’est bien celle des Giscard. Ces derniers ont en effet fait fonctionner, durant 150 ans, à travers 3 générations – de 1855 à 2005 – une manufacture de terre cuite qui a décoré les fameuses “toulousaines” et meublé de nombreuses églises de la région et au-delà. 

Après avoir été contremaître à la manufacture Virebent à Launaguet, Jean-Baptiste Giscard fonde sa propre manufacture en 1855, au 25 rue de la colonne, dans le quartier de Terre Cabade. La manufacture n’est au début qu’une briqueterie/tuilerie comme de nombreuses autres dans le quartier. Le 13 mai 1850, il épouse Antoinette Doumeng (1825-1900) avec qui il a deux fils, Dominique et Bernard. Bernard (1851-1926) est élève aux Beaux-arts de Toulouse avant de reprendre les rênes de l’atelier qui va dès lors tendre vers l’art religieux. Il se marie avec Rose Marie Barutel (1964-1950) le 18 octobre 1883 et a trois enfants : Marie-Antoinette, Jean-Baptiste, et Henri. Marie-Antoinette, elle aussi, est statuaire. Elle se marie avec André David, un homme politique originaire de la Guadeloupe, avec qui ils ont un enfant, Henri. Son frère Jean-Baptiste, ne prend pas une orientation artistique, mais devient docteur en médecine. Dans le fonds photographique de la famille se trouvent notamment des images de Jean-Baptiste assistant à des cours de médecine et de dissection de corps. Il est enrôlé durant la Première Guerre Mondiale. Henri, dernier de la fratrie, prend la succession de la manufacture au décès de son père, de 1926 à 1965. Après des études aux Beaux-arts de Toulouse, il devient professeur de moulage de terre cuite et de céramique de 1938 à 1965, et présente au moins huit de ses œuvres au Salon des Artistes Méridionaux entre 1927 et 1972. En 1962, il expose au salon annuel de la société des artistes français, au Grand Palais à Paris, la sculpture d’un « jeune cambodgien assis en tailleur » pour laquelle il reçoit la médaille d’or. Entre-temps, Henri épouse Juliette Bacalou (1903-1937) en 1926, avec qui il a 3 enfants, Marie-Thérèse, Bernadette et Joseph. Juliette décède en 1937, et Henri se remarie en deuxièmes noces avec Huguette Paterac (1907-1998), une descendante de la famille Virebent, qui sera la belle-mère de Joseph. Ce dernier hérite de la manufacture en 1965 et souhaite conserver l’héritage de sa famille en utilisant les mêmes procédés et techniques que ses ancêtres. Mais il devient difficile de faire face à la concurrence qui emploie par exemple des moules en silicone moins couteux et plus rapides à fabriquer. De ses études aux Beaux-arts, Joseph dira qu’il s’agissait des plus belles années de sa vie. Avant son décès, toujours dans le désir de préserver la mémoire de l’entreprise familiale, il lègue ce qui reste de la manufacture, soit 500m2, à la ville de Toulouse, ainsi que ses archives (conservées sous les cotes 43Z, pour la documentation et 46Fi pour le fonds iconographique). De son vivant, il ouvrira ses portes à des écoles primaires et fera visiter la fabrique lors des Journées Européennes du Patrimoine. Il souhaitait que celle-ci reste un lieu de transmission de l’art de la terre cuite. Souhaitant mettre en avant ces archives et permettre au public de se replonger dans la vie de la manufacture, nous proposons un nouvel atelier intitulé « Giscard, une manufacture dans la ville ». Le premier, construit en deux parties, aura lieu le 30 mai et le 6 juin prochains. Un autre suivra durant la période estivale, le 18 juillet ! 

Relation d’expertise des épaules de Pierre Dupré ; extrait de la procédure faite contre lui pour cas de vol, recel et récidive. Archives municipales de Toulouse, FF 813/6, procédure # 154, procédure du 19 août 1769.

G.A.L.


mars 2026

Hé non, n'en déplaise à la thématique de ce mois-ci, nous ne parlerons pas d'acronyme mais bien de diminutif. L'Ancien Régime possède certes certains acronymes, mais trop souvent instaurés plus tard, donc anachroniques. 
Le diminutif du jour est à certains égards désarmant car il s'inscrit en lettres capitales, un peu comme un acronyme, il s'agit de GAL. Il apparaît officiellement le 24 mars 1724 dans une ordonnance royale et remplace le pictogramme (smiley pour faire moderne) de la fleur de lis1. Ainsi, il convient d'être attentif, car ceux qui arborent le GAL avant cette date sont certainement des escrocs. L'ordonnance précitée crée encore deux autres diminutifs : le V. (facile à deviner) et le W. (pas évident). 
Mais alors que signifie ce GAL ? Serait-ce Gallinacé, Galimafrée, Galaxie, Galopin, Galant, Galette ou encore Gallois ? Non, il s'agit tout simplement de GALères. Le diminutif ou l’abréviation en question est créé pour être porté sur la peau, à même la peau, par ceux condamnés à la peine des galères. Il n'est pas décalqué, ni tatoué, mais appliqué avec un fer rouge ardent sur l'épaule droite du condamné. Voici là un casier judiciaire indélébile – enfin, en principe – dont on reste décoré à vie. Celui de Pierre Dupré, qui illustre ce billet, est à ce titre assez éloquent, ses épaules étant couvertes de marques diverses appliquées par un certain nombre de bourreaux du royaume. 
Les GAL fleurissent un peu partout dans le royaume avant d'être incorporés à la chaîne qui va les conduire vers les galères de Rochefort, Toulon ou Brest, où ils purgeront ainsi leur temps, ou bien où finiront leur vie. 

N'hésitez-pas à télécharger deux de nos dossiers des Bas-Fonds pour en savoir plus sur la marque au fer rouge, ou bien les recettes pour tenter de la faire disparaître

Notons qu'en vertu d'accords internationaux bilatéraux, nos amis les Suisses pouvaient envoyer leurs justiciables aux galères de Toulon. Mais, ne faisant pas partie de la CEE, ils n'utilisaient pas nécessairement le GAL pour les marquer, la république de Genève favorisant particulièrement ses armoiries traditionnelles : le pictogramme de la clef & de l'aigle (mais toujours appliqué au fer rouge).

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1. Dont Milady de Winter, le personnage inventé par A. Dumas, est la plus célèbre évocation.

"Façade en perspective pour la place Mage". Projet de fronton, statue équestre de Louis XIII et fontaine. Dessin à la plume rehaussé à l'encre annexé au "Devis de la façade à faire à la place Mage" du 4 janvier 1753. Attribué Maduron, ingénieur de la Ville. Archives municipales de Toulouse DD 219/1.

Mars attack


février 2026

En 1621, pendant que Louis XIII fait les 400 coups sous les murs de Montauban, la ville de Toulouse est en ébullition car Sa Majesté doit bientôt venir honorer de sa visite la cité palladienne1.
Alors, pendant que le roi guerroie et s’évertue à terrasser l’hérésie, la ville se pare et se prépare à cet évènement grandiose dont le point d’orgue doit être une entrée solennelle, avec un parcours des rues principales qui se fera sous les vivats de la foule.
On cherche avant tout une thématique pour composer cette entrée. Ce sera celle des planètes (suivant l’ordre chaldéen) jusqu’au firmament, apothéose d’un roi martial qui devrait avoir d’ici là maté Montauban, bastion des rebelles Protestants. 

Mais le hic reste que Montauban résiste et que les troupes royales se cassent les dents, multipliant vainement les assauts, crevant inutilement les canons et perdant un grand nombre de soldats. Bref, une déconfiture, voire une déculottée.
C’est donc un roi penaud qui se dirige sur Toulouse, et y arrive le 15 novembre. Entrée d’abord relativement discrète car les préparatifs ne sont pas achevés ; on supplie le roi de bien vouloir attendre encore quelques jours afin de pouvoir permettre de procéder à l’entrée triomphale digne de ce nom.
Elle prend place le 21 et démarre au couvent des Minimes – dans le quartier éponyme. Le roi va ensuite entrer dans la ville sous un arc de triomphe dédié à Saturne, dressé à la porte d’Arnaud-Bernard pompeusement rebaptisée porte Royale2. La parade le mène à Saint-Sernin où il passe sous un nouvel arc, celui de Jupiter, peu après le voilà sous l’arche de Mars dont la voûte est naturellement « enrichie d’armes & trophées » ; prenant la grand’rue, le voilà qui arrive au Salin franchissant l’arc d’Apollon (certes Apollon n’est pas une planète, mais il personnifie le soleil). Le parcours n’est pas encore terminé, il lui faut encore franchir l’arc de Vénus, de Mercure, et enfin de Diane, « la voûte enrichie de croissant » (vous l’aurez compris, Diane représentant ici la lune).

Notre roi martial se fraie un chemin parmi les planètes, tel un astre, il termine sa course place Saint-Etienne au pied d’une colonne monumentale, celle dite du Firmament. Elle devait être coiffée d’un « globe où sera dépeinct le zodiaque avec les signes », on change cela à la dernière minute pour y placer la statue du roi à cheval. 

Une gravure d’après un tableau de Jean Chalette (auteur du programme de cette entrée) représente même le roi à cheval, terrassant l’hérésie, mais nous ne savons pas si ce détail figurait réellement au sommet de la colonne du Firmament. Il apparaît toutefois clairement dans sa statue équestre retrouvée à l’hôtel de ville et que l’on avait prévu de réutiliser en 1752 à l’occasion du réaménagement de la place Mage3.

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1. Pour information, Charles IX était le dernier roi à être entré dans Toulouse. Louis XIII reviendra une seconde fois en 1632, encore à la suite d’une rébellion, celle de son frère, mais dont la victime expiatoire sera Montmorency, puis Louis XIV en coup de vent, en chemin vers l’île aux Faisans et le mariage.
2.
AA 84, liasse n° 5.
3. DD 219.

[Cupidon et le tonneau illuminé] douzième planche des Emblèmes d'Amour en quatre langues, gravés par Jan Van Vianen : Cupidon tient un tonneau, posé sur une bougie pour en dissimuler la flamme, un rayon de lumière jaillit du tonneau et traverse la fenêtre ouverte, signifiant que l'amour ne peut être caché. c. 1682. Rijksmuseum Amsterdam, inv. n° RP-P-1908-3589.

Et la lumière fut


janvier 2026

Il est normal d’imaginer qu’au siècle des Lumières des esprits éclairés aient tâtonné, expérimenté en tous sens – quelquefois en dépit du bon sens –, non seulement en matière philosophique, mais aussi dans les applications pratiques. 

C’est ainsi que le sieur Roux de Montbel, abbé de son état, joue au petit chimiste à Toulouse autour de 1713. 

Par commodité, il loge à l’auberge du Bon Pasteur, rue des Couteliers, la meilleure adresse alors à Toulouse. Il occupe la chambre dite de la Monge, puis celle de la Cloche, au 3e étage, les deux avec vue sur la Garonne. Pratique lorsque l’on est absorbé jour et nuit à surveiller ses expériences (sur le feu). Car, au Bon Pasteur, le blanchisseur lui apporte ses vêtements propres, le cuisinier de l’auberge lui mitonne ses plats préférés et Jacquette et Guillemette, les servantes de la maison lui font son lit et… passent derrière lui pour nettoyer ses bêtises ! La dernière en date : cette bouteille de mercure laissée au bain-marie depuis quelques mois et qui se retrouve cassée et renversée sur le sol. 

Depuis cet incident, plus personne ne peut entrer dans sa chambre, hormis Labarthe, son fidèle domestique et assistant (qui perd au change, car c’est lui qui, désormais, va devoir faire le lit de son maître). C’est que notre apprenti savant est désormais passé à autre chose qui relève de l’expérimentation secrète : une installation avec deux cuviers posés l’un sur l’autre (celui du haut sans fond), couverts d’un tapis. Nul ne sait ce qui se passe là-dedans, mais un trou sur le côté laisse apercevoir une lumière qui, aux dires de ceux qui ont pu la voir (en secret), ne cesse de briller jour et nuit. 

Allez savoir si l’abbé n’avait inventé la lanterne magique ou bien une source d’énergie novatrice produisant une lumière éternelle. 

Allez savoir, car le dimanche 29 janvier 1713, à 17h30, une épaisse fumée vient mettre un voile opaque sur l’auberge, elle provient de la chambre de l’abbé. On y accourt mais, comme l’on sait qu’il n’y a pas de fumée sans feu, c’est pour découvrir que les flammes ont entièrement embrasé la chambre et se communiquent déjà à l’étage entier. 

C’est tout un quartier, toute une ville en alarme qui se porte sur les lieux ; depuis Guillemette (la servante) avec sa pauvre cruche d’eau, Guillaume (aubergiste concurrent et voisin) avec une marmite d’eau – qui ne fait d’ailleurs « qu’irriter davantage » le feu, jusqu’aux charpentiers (au nombre de 30) et à la compagnie du guet (35 soldats du guet s’y rendent), sans oublier les communautés religieuses qui font des processions pour implorer la miséricorde du Ciel. Maîtrisé avant de se communiquer aux autres maisons du quartier, le feu repart tout de même vers minuit, mais on parvient à l’éteindre, et pour de bon cette fois. 

Quant à l’abbé de Montbel, on ne sait s’il a par la suite persévéré dans ses recherches, ni brillé par ses découvertes, mais il ne lui a manqué qu’une étincelle pour entrer avec fracas dans l’Histoire en réussissant à illuminer toute une auberge, une rue, que dis-je, tout un quartier, une ville. 

Portrait en buste du prestidigitateur Jean Lambert dit "Pickman", spécialisé dans les spectacles d'hypnose et de télépathie, Au dos : "Peinture et photographie d'art. A. Provost. 22 rue d'Alsace-Lorraine, 22. Toulouse", années 1890. Mairie de Toulouse, Archives municipales, 1Fi9105.

Tous à poils !


décembre 2025

Au milieu du 19e siècle, de nombreux ateliers photographiques voient le jour dans Toulouse. Adolphe Trantoul crée la première maison photographique de la ville en 1848. Il va tenir son atelier au 15 rue Lafayette durant vingt-cinq ans avant de s’associer avec son fils, Amédée, qui lui succède en 1865. L’atelier propose, selon une publicité parue dans le Journal de Toulouse, le 30 novembre 1849, des « portraits photographiques colorisés ou non, sans miroitage… ». 

Tout au long des années 1850, ce sont des dizaines d’autres studios qui s’établissent, dont celui de Jacques Joseph Provost qui s’installe également rue Lafayette au numéro 23. Sa renommée perdure jusqu’au milieu du 20e siècle. A la fin du siècle, la grande mode est aux portraits au format carte de visite inventé par Eugène Disderi qui permet à la bourgeoisie de se faire tirer le portrait à un coût modique. De nombreuses personnes viennent dans ces ateliers pour avoir, à leur tour, leur portrait de poche.

Nos fonds renferment ainsi des portraits d’hommes et de femmes sous leurs plus beaux apparats. On y remarque des hommes portant une barbe ou une moustache à la mode du 19e siècle. Symboles d’une certaine virilité, la barbe ou la moustache sont des marqueurs sociaux importants. Ce sont plutôt les hommes occupant des postes importants qui les portent. Par exemple, il est interdit aux hommes travaillant dans les métiers du service ou aux domestiques de la porter, c’est pour cela qu’ils sont surnommés des « garçons ». Néanmoins, la pilosité faciale doit être entretenue pour montrer que l’on dompte son « animalité ». Les barbes sont sculptées, et prennent diverses formes. Ainsi l'on peut opter pour :
collier de barbe,
barbe à l’impériale,
barbe à la Souvarov,
et bien d'autres encore.

Ce mois-ci le thème des publications de notre page Facebook est « pilosité » : vous pourrez y retrouver plusieurs photos de ces variétés de barbes et de moustaches ainsi que les belles coiffures des femmes de cette époque. 

"De algemeene drukkery" [Le besoin général], détail d'une vignette sur une planche de quinze, gravée chez Dirk van Lubeek à Rotterdam (vers 1800-1816). Rijksmuseum Amsterdam, RP-P-1936-522.

De la sellette à la selle, il n'y a qu'un pas


novembre 2025

Lorsqu'un accusé est interrogé par les capitouls sur la sellette, c'est un peu comme si son sort était déjà scellé ; en effet, ce dernier interrogatoire annonce généralement que l'individu est passible, au mieux d'une peine infamante, sinon d'une peine afflictive – qui va le toucher dans son corps. 

Cela dit, notre accusé, bientôt condamné, ne sait pas encore ce qui l'attend. Il ne sera même pas présent lors du prononcé de sa peine ; pour cela, il lui faut attendre, bien au chaud dans les geôles de l'hôtel de ville, qu'un greffier vienne lui lire la sentence. Ce temps d'attente dans les prisons n'est guère une invitation à la rêverie, et certains vont mettre à profit les dernières heures avant le fouet, la marque au fer rouge ou la corde, pour tenter de se faire la belle : c'est maintenant ou jamais. 

Là, deux solutions s'offrent à eux : soit percer un trou dans le mur, soit prendre la voie souterraine par les latrines. La deuxième option est certainement la plus périlleuse puisque Pierre Barthès, dans ses chroniques, relate un échec cuisant arrivé en 1742 : « La nuit du 4 au 5 de ce mois, troix prisonniers du Sénéchal [...] ayant formé le dessein de s'en aller, tentèrent leur évasion par les lieux communs de cette même prison, où, étant descendus l'un après l'autre, ils s'étouffèrent dans la matière contenue dans ce lieu, d'où on les sortit le lendemain dans l'état qu'on peut s'imaginer. On les lava et on les exposa pendant le jour, tout nuds à la veue du public dans la cour du Sénéchal, et la nuit suivante on les mit tous les troix dans un trou au cimetière du Taur »1. Bref, voie sans issue. 

Mais, quarante ans plus tard, ayant probablement su tirer des leçons de l'expérimentation malheureuse de leurs prédécesseurs, les nommés Coustele, Montagut, Bouquiès, Marie-Anne Rousse et Martine retentent l'expérience dans les prisons de l'hôtel de ville. Les hommes commencent par percer un mur qui les sépare des prisons des femmes, rejoignent celles-ci, puis se rendent incontinent dans les lieux communs à elles destinés. Là, unissant leurs efforts, la petite équipe de quatre déplace « la pierre formant les sièges pour lesdites latrines, qui est de six pams quatre pouces de longueur sur deux pams deux pousses de largeur et sept pouces d'épaisseur »2, enlève une « des barres de fer qui traversoit le trou du milieu de lad[i]te pierre où s'échapent les matières fécales ». Ils touchent presque au but, finissent d'agrandir le trou, se retrouvent dans une courette sans issue qui sert de poulailler3 et, par miracle, une échelle à bras s'offre à eux. Le reste est un jeu d'enfant : il suffit de grimper les barreaux, de pousser la fenêtre du logis des demoiselles Lozes, épouse et fille du bedeau des capitouls, de traverser leur appartement – devant des Lozes stupéfaites – et de là passer à la rue. Voilà, c'est fait : nos comparses doivent pousser un grand soupir de soulagement, ils sont libres4

Pour en savoir plus sur ces deux thématiques qui a priori n'ont rien en commun, n'hésitez pas à vous plonger dans la lecture des dossiers des Bas-Fonds : Le grand soulagement (n° 24, de décembre 2017), et La grande évasion (n°33, de septembre 2018).

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1- Bibliothèque municipale de Toulouse, Ms. 699, p. 101, entrée du 5 septembre 1742.
2- FF 826/7, procédure # 151, du 24 décembre 1782.
3- Oui, un poulailler au cœur de l'hôtel de ville !
4- Sauf que la seule Martine n'en profitera guère, elle sera reprise peu après.

Coupe d’une glacière-modèle, planche dans le texte de “L'art d'employer les fruits, et de composer à peu de frais toutes sortes de confitures et de liqueurs. Pour faire suite à la Cuisinière de la campagne”, page 117. Paris, Audot libraire, 1818.

Au-dessous de zéro


octobre 2025

Au risque de chambouler le long cours de l’Histoire, des études sur le climat, on pourrait affirmer que le petit âge glaciaire aurait pu être ressenti à Toulouse dès 1619 ; mais finalement non. Une nouvelle avancée des glaces semble poindre en 1647, mais il faut en fait attendre 1660 pour que la glace s’impose de manière durable dans la ville. 

Là, une précision s’impose : nous parlons d’une nouvelle « mode » qui gagne non seulement Toulouse, mais encore tout le royaume : celle des glacières.

Ces lieux permettaient de conserver la glace afin de pouvoir en disposer tout au long de l’année. Il s’agit généralement de puits coiffés d’un édicule en permettant l'accès. 

Le 27 août 1619, les capitouls font part aux membres du conseil de ville de l'offre du sieur La-Crambe, marchand, qui expose la nécessité et les avantages de boire frais durant tout l'été ; il propose ainsi d'assurer la fourniture exclusive de la ville en neige et en glace. Les capitouls sont certainement séduits et lui permettent l'établissement de son négoce, sans pour autant lui en donner l'exclusivité (BB 26, f° 47-48, conseil de ville du 27 août 1619, 2e point). L’aventure semble sans lendemain, tout comme la nouvelle proposition faite aux capitouls en 1647 (BB 34, f° 78-78v, conseil de bourgeoisie du 20 août 1647, 3e point (omis en son rang dans le registre et seulement inscrit en décembre).), certainement retardée, puis avortée pour cause de peste. 

C’est donc en 1660 que s’engagent les tractations qui amènent à la construction d’une première glacière proche du ravelin du Bazacle, un bail à fief entre la ville et Noël Martel est passé le 25 octobre 1660 (DD 62, f° 61v-63). Dès 1680, le nouveau cadastre indique cette glacière (qui disparaîtra probablement au cours du 18e siècle lors du percement du canal de Brienne), tout comme une autre, au-dessus du canal à Guillemery. Cette dernière va perdurer et même se multiplier puisqu’une expertise de 1746 y fait désormais état non plus d’une, mais bien de quatre glacières côte-à-côte : trois de forme ronde et une autre ovale (Relation de l'état des glacières de la ville, faite du 31 janvier au 5 février 1746. A.M.T., DD 96, liasse non foliotée). Les glacières de Guillemery sont encore en activité au 19e siècle. Ironiquement, le lieu est actuellement occupé par une grande enseigne de produit surgelés. Le compte ne serait pas complet si l’on ne mentionnait pas un troisième lieu : la glacière du port Garaud. Inutile de chercher à la localiser sur les cartes et les plans anciens, puisqu’elle se trouve... en sous-sol d’une maison ! 

Vue de la glacière, gravure par François Racine de Monville. 1785.La glace collectée sur Garonne ou bien descendue de la montagne lors des hivers trop doux n’est que stockée dans les glacières, ceux qui veulent en acheter au détail doivent se rendre dans des points de vente appelés bureaux de la glace qui se trouvent en ville. 

Comme il a été évoqué dans l’argumentaire de 1619, cette glace sert à rafraîchir les boissons ; la mode du vin sur la glace commence alors ; elle gagne les élites mais se démocratise certainement puisque l’on trouve qu’un cabaret rural de Pouvourville se fournit en glace (FF 750/2, procédure # 048, procédure du 27 juillet 1706). Puis viendront les eaux glacées, sortes de sorbets, et surtout les formages glacés qui feront fureur au 18e siècle. 

 

 

Pour les passionnés de glace(s), notez déjà la date du samedi 25 janvier 2026, où un atelier Au fil des chroniques des capitouls sera intégralement consacré à la glace et ses usages sous l’Ancien Régime. 

[scène dans un cabaret villageois], huile sur panneau de bois (H. 62 cm x L. 82.6 cm), par Cornelis Saftleven, 1642. Rijksmuseum, Amsterdam, inv. n° SK-A-715 (détail).

Vin fleuri, vin trouble


septembre 2025

Tout aurait pu commencer à Toulouse par cette ordonnance du 20 juillet 1340, mais l'on sait bien que les trouble-vins existaient probablement depuis la nuit des temps.
Ce jour-là, après mûre réflexion entre les capitouls, les assesseurs, les médecins et autres prud'hommes, une délibération est prise, et l'on publie cette ordonnance municipale qui interdit aux marchands et taverniers de travailler le vin, d'y mêler de la terre glaise, du sel, du vermillon du Brésil1, de l'alun de roche, du calomel, des crottes de chien, de la chaux et autres matières nuisibles, comme aussi d'importer à Toulouse aucun vin ainsi arrangé2.

Les mélanges du cabaretier
Joseph Chevalier, dit Quic, prétend que les cabaretiers voisins mettent de l'eau dans leur vin. C'est là une accusation des plus courantes, mais ici la calomnie fonctionne puisque ces derniers sont obligés de faire appel à un expert qui, « ayant fait l'épreuve dud. vin » devant témoins, « il reconnut que ledit vin étoit pur et sans aucune mixion »3. En 1733, Jean Caillive commerce dans le vin : il laisse 17 tonneaux chez un cabaretier afin qu'il les vende à pot renversé. Le bruit se répand vite dans le public, que ce vin de Roquemaure est excellent. Mais voilà, le tavernier enivré par le succès va rapidement faire des mélanges avec d'autres fonds de barriques, afin de tirer plus de profit. Ses dons pour l'assemblage sont à l'évidence limités puisque ceux qui le goûtent le trouvent pour le mieux un « vin qui tiroit sur le fort », sinon « trouble » – « très mauvais et louche », jusqu'à « aigre et sentant le pourry » ; les experts appelés confirmeront4
En 1706, depuis Versailles jusqu'à Toulouse, la mode du « vin sur la glace » s'est répandue, jusque dans les auberges rurales, comme ici à Pouvourville. Le cuisinier Vidal, son épouse et son beau-père, profitent d'un beau lundi de juillet pour quitter la ville afin d'aller s'y promener. Après le déjeuner, « ayant fait partie d'aller boire chès le nommé Firmy, hoste audit endroit, ils y seroint allés ensemble. Et ayant fait tirer du vin et mettre à la glace, et après qu'ils en ont eu bu presque la moitié, ayant dit à l'hoste de leur en porter un demy-pégua pour huilier5 l'autre, ledit hoste, au lieu de leur porter du même vin, il auroit au contraire porté du vin farlatté et aygre »6
Le vin n'est pas toujours frelaté à dessein. Il se peut qu'un défaut de surveillance et d'ouillage dans les tonneaux le rendent fleuri. Ainsi, un dimanche de juillet 1745, sortant de la taverne de Françon Clémens, le doreur Joseph Cazalbon, est furieux ; il clame qu'elle « luy avoit donné du vin fleury, ce qui l'avoit obligé de dire à laditte Clémens, que si elle luy en donnoit une autre fois de semblable il vouloit le luy jetter au vizage »7.

Le public pas en reste
Pour la demoiselle Vey, cabaretière, le problème est différent. Elle tire à l'avance le vin des tonneaux et le stocke dans des pots sous l'escalier. Mais les voisins du dessus font quotidiennement du train dans leur ménage, « ce qui, en faisant tomber la poussière dans les pots où l'on met le vin, l'expose à être entièrement troublé »8. En 1691, Ursule Bayouli, tavernière, baille un péga (3,17 l.) de vin blanc à une domestique pour le dîner de son maître. Celle-ci revient peu de temps après en demandant d'échanger le vin blanc pour du vin rouge. Ursule refuse de reprendre le péga vendu « parce que elle ne pouvoit pas sçavoir si le vin blanq qu'elle avoit baillé étoit le mesme ou s'il avoit esté farlaté »9. Effectivement, une fois le vin tiré, rien n'empêche d'y ajouter quoi que ce soit. Par exemple, le forgeron Cayrol qui, invité à manger des crêpes chez le métayer de Bordenove près Larramet, s'y rend avec sa charrette et un tonneau de vin ; « il y resta en conséquance jusques à sept heures du soir, à laquelle il s'apperçut qu'on luy avoit bu près de huit pégas de vin de sa barrique et qu'on avoit en outre mis dans son gobelet avec le vin, du tabac pendant deux fois de suite, ce qui l'obligea à s'en plaindre »10. Cas extrême, ces buveurs – dont la tavernière pense qu'ils « estoint ivronnés par les marques qu'ils en donnoint » – qui « pissèrent chacun dans leur verre »11, puis vomirent tout, à tel point que « sella santoit si mauvais qu'on ne pouvoit pas rester » dans le cabaret.
On aimerait croire que la diffusion du vin bouché a rendu les choses plus sûres. Ce n'est pas évident : le contrebandier Philippe Huet, en sait quelque chose, en plus de son trafic de tabac de Macouba, il fait aussi dans le vin bouché qu’il achète à bas prix en Espagne, et y colle allègrement des étiquettes imprimées qui ne sont visiblement pas du cru12.

Et, même si le vin n'est pas toujours frelaté, il peut faire naître force troubles et conflits, Trouble-vin vous emmène justement à Lalande, sur le domaine de Lassesquières, du temps où un château se dressait encore là où un lac a maintenant élu domicile. 
Et justement comme le ban des vendanges approche, l'atelier Au fil des chroniques des capitouls du samedi 25 octobre sera entièrement consacré à la vigne et au vin.

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1. Certes le Brésil que nous connaissons n’est pas encore connu à cette date, mais le mot existe bien, il désigne généralement un bois rouge couleur braise, importé des Indes.
2. AA5/156. Notons que si l'acte est en latin, on précise bien que l'ordonnance, elle, sera publiée en roman (en occitan si vous préférez) et communiquée à tous les intéressés.
3. FF 824/6, procédure # 103, du 25 juillet 1780.
4. FF 777/7, procédure # 191, du 23 novembre 1733.
5. Entendre « ouiller », même si dans ce cas précis le sens est un peu détourné.
6. FF 750/2, procédure # 048, du 27 juillet 1706. L'affaire se termine par une rixe générale où s'entrechoquent bouteilles, fusils une hallebarde et encore une masse.
7. FF 789/3, procédure # 088, du 20 juillet 1745 – la maladie de la fleur correspond à la formation d'un voile qui apparaît sur le vin dans la cuve ou tonneau au contact de l'air.
8. FF 801/6, procédure # 148, du 8 septembre 1757– elle ne va pas jusqu'à jeter le vin, et le réutilise dans le vinaigre – en le filtrant des poussières on espère.
9. FF 735/1, procédure # 044, du 5 novembre 1691.
10. FF 825/1, procédure # 023, du 8 février 1781.
11. FF 760/2, procédure # 049, du 31 octobre 1716.
12. FF 831/1, procédure # 007, du 10 janvier 1787.

"Tussilago Farfara L. Petasites officinalis M.", avec inscription manuscrite : "Pas d'âne tussilage, les feuilles sont bonnes". Phototypie en couleur, planche XVI, publiée dans “l'Atlas végétal des plantes médicinales citées dans Ma cure d'eau", de Sebastian Kneipp, curé à Wörishofen en Bavière (traduit de l'Allemand en 1894). Rijksmuseum, Amsterdam, inv. n° RP-F-2001-7-612-16.

Farfara


juillet - août 2025

En été, certains gambadent dans les prés pour conter fleurette, d’autres courent les champs afin d’herboriser. Avec la recette de l’eau de farfara, nous vous proposons d’aller cueillir, non pas les roses de la vie, mais bien des brassées de fleurs pour préserver cette même vie. 

Car ce voyage botanique nous mène en novembre 1652, alors que sévit la dernière épidémie de peste à Toulouse. Tous les remèdes sont bons pour tenter de se prémunir du mal, et l’eau de Farfara en est un, à tel point que les capitouls n’ont pas hésité à mandater l’apothicaire Savinien Guéride pour en confectionner1
Il vous faut d’abord trouver le farfara (Tussilago farfara) avec sa racine, c’est une évidence ; vous cueillerez ensuite de l’angélique odorante de Bohème (Angelica archangelica), de la tormentille (Potentilla erecta). Ajoutez à cela une bonne livre de coriandre préparée (Coriandrum sativum), autant de baies de genévrier (Juniperus communis), moitié moins de gentiane (Gentiana lutea). 
Vous n’êtes pas au bout de vos peines, car sitôt revenu pour déposer votre cueillette, vous devrez repartir quérir de l’osmonde royale (Osmunda regalis), cette fois, juste la racine fera l’affaire. Ajoutez-y quelques bouquets de succise2 des prés (Morsus diaboli). Ces deux dernières plantes se trouvent non loin d’ici, entre Garonne et Touch, au château Saint-Michel. Si votre panier n’est pas encore rempli, poussez jusqu’à Blagnac où poussent campanules (Campanula), chardons bénis (Centaurea benedicta) et citronnelle (Artemisia abrotanum). 
Repassez la Garonne et dirigez-vous vers Pech David d’où vous pourrez rapporter « les herbes nécesseres comme sont l’ulmaria, scabieuse, pimpinelle sauvage, romarin, rue, tussillaguo ». 
On vous laisse remettre ces dernières jonchées de fleurettes en français moderne et en latin, si vous en avez le courage, car il vous faut désormais commencer la préparation et vous munir d’un fourneau, de bassines, de mortiers et d’un alambic. 
Ah, une fois le feu allumé, rajoutez à la décoction frémissante six onces de clous de girofle (Syzygium aromaticum) et une demi-livre de cannelle (Cinnamomum). 

Après huit bons jours de distillation, filtrez et mettez en bouteille. 

Si vous souhaitez découvrir d’autres remèdes et leur composition, les capitouls ont pensé à tout, car cette même année, ils ont financé la réédition du “Bref recueil des remedes les plus experimentez, pour se preserver, & guerir de la peste”, par Jean de Queyratz3

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1 . Comptes du trésorier pour l’année 1652, chapitre des dépenses pour la peste : CC 2098, f° 431v ; et détails de la confection de l’eau de farfara : GG 1004, n.f..
2 . Ne confondez pas avec de la saucisse, ça marchera beaucoup moins bien.
3 . Comptes du trésorier pour l’année 1652, chapitre des dépenses pour la peste, CC 2098, f° 210-210v.

Les inondations de 1641 à Wolfenbüttel (Basse-Saxe), durant le siège de la ville. Gravure de Jan Luyken, Amsterdam, 1698. Rijksmuseum, Amsterdam, inv. n° RP-P-1896-A-19368-1450.

Débordement de violence en temps de crue


juin 2025

Juin 1781, la Garonne est une nouvelle fois sortie de son lit et l'eau a envahi le quartier Saint-Cyprien. Il faut bien faire avec. À tel point que des portefaix opportunistes proposent leurs services aux passants afin de pouvoir traverser la grand'rue plus en sécurité. 

Près de l'église Saint-Nicolas, voilà quatre porteurs du dais de la procession de la fête-Dieu qui, « se voyant enfermés dans la rue de la Boutonnière1 vis-à-vis le puids de la grande rue par la quantité extraord[inai]re d'eau qui provenoit du débordement de la Garonne, ils prièrent un homme de les passer – en payeant – sur ses épaules ». Las, lors du déchargement-débarquement de l'un d'eux, son pied, au lieu de toucher la terre ferme, rencontre celui du sieur Longchamps, officier de dragons. L'homme, visiblement ombrageux, ne se contente pas de simples excuses, et dégaine son épée et souffle le feu. 

S'ensuit un combat semi-naval (tout au moins amphibie) qui, aux dires des témoins, pourrait passer pour fort inégal : Longchamps « frappa à tort à et travers », « menaçeant de passer au fil de l'épée » les quatre malheureux, l'un desquels il « suivit [...] l'épée aux reins » et qu'il « auroit persé d'outre en outre » s'il n'eut esquivé le coup. Les moulinets pieds dans l'eau se succèdent aux feintes et aux parades improvisées, et c'est un miracle que personne ne finisse embroché. 

Mais si l'on prend cette fois le soin de lire la plainte et la procédure à la requête de Longchamps, le déroulement des événements apparaît bien différent. D'abord « grièvement insulté » par les quatre porteurs du dais, il se retrouve seul face à tout un quartier qui se dresse et se ligue, lui jetant une grêle de pierre ; ensuite, ces « assassins dont la pluspart étoient allors armés de bâtons ou de bûches et cailloux » se mettent à la poursuite du dragon, mais certainement au ralenti puisqu'il y « avoit de l'eau jusqu'à my-cuisse ». 

Bref, ce qui est certain reste que des plaies et bosses se comptent parmi les deux parties adverses, Longchamps en particulier n'hésite pas à présenter aux magistrats comme pièces à conviction et preuve de son cruel traitement « son habit d'ordonnance dragon avec un gilet de basin tout couvert de sang, quatre assiettes et quatre secoupes (sic) plaines de sang qu'il nous a dit qu'on lui a ôtté ce matin à deux reprises » – après une saignée par le chirurgien appelé à son chevet. 

Les crues passent et ne se ressemblent pas. L'atelier Au fil des chroniques des capitouls du samedi 28 juin sera justement consacré aux débordements de Garonne et permettra d'observer sous de nombreuses facettes les déchaînements du fleuve au travers des siècles et des récits des Annales manuscrites (1295-1787), mais aussi des délibérations des capitouls, de la comptabilité, des travaux public, des registres de sépultures, des procédures de justice, et encore de l'inestimable collection de plans conservés dans le fonds d'archives du moulin du Château en amont de l'île de Tounis. 

 

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1 Lire « Moutonnière ». 

Enregistrement du seing manuel de Jean Derins lors de sa prestation de serment devant les capitouls comme notaire. 1599. Mairie de Toulouse – archives municipales, BB 208, f° 227.

De ces figures qui hantent les archives


mai 2025

Qu'elles soient griffonnées dans un moment d'ennui, d'égarement ou de rêverie, ces figures antiques donnent lieu à des formes humaines ou animales que l'on retrouve dans de nombreux documents de nos fonds anciens. Pensez donc à la surprise du lecteur d'archives qui, au détour d'un feuillet de parchemin se retrouve en présence d'une figure animale incertaine surgissant de la marge du registre, tenant une trompette en sa bouche.
C'est là le piège qui guette le chercheur. À la manière du démon Titivillus qui soufflait des erreurs aux moines copistes, voilà un être qui créé la stupeur ou invite à la rêverie. L'étudiant, l'historien, perd alors le fil de sa pensée ou de sa lecture-transcription, le voilà qui divague, qui plonge dans les entrelacs de feuilles et d'ors, qui se perd dans les notes imaginaires soufflées par la trompe de la bête que l'on ne sait nommer.
Et puis, imaginez retrouver au coin ou au dos d'une page des traits plus légers et amusants représentant des effigies humaines farfelues dans des positions étranges, des doigts déformés et allongés pointant vers des extraits de statuts des corps de métier du 13e au 16e siècle, que des notaires ou des greffiers se sont amusés à griffonner. Ou encore, d'une manière plus élaborée, c'est dans ce cadastre du 17e siècle qu'un arpenteur-dessinateur orne ses lettres majuscules de figures ornithologiques. Avait-il une passion débordante pour les oiseaux ou s'ennuyait-il au point d'embellir ses lettrines ? Les oiseaux ont décidément le vent en poupe puisque quatre siècles plus tôt, ce jeune notaire (tout frais éclos de l'œuf) en avait choisi un pour signer ses actes officiels.
Et combien d'entre eux, pensant transcrire en toute sérénité cette lettre de rémission délivrée par Jean de Berry en 1357 auront d'abord à affronter un dragon à deux têtes qui les guette. Attention, nul ne saurait prédire s'il crache du feu de sa tête ou de sa tête-queue, voire deux côtés.
 
Un poème pour magnifier ces images retrouvées :
 

Dragon à deux têtes
Ou drôles d'humains
Au coin d'un parchemin
Ou sortis de leurs cachettes,
Sont à travers ces vers
Redécouverts.

Créature étrange
Au corps serpentin
Souffle et dérange
Ce vieux manuscrit
Qui, tout endormi
Se réveille enfin.
 
Au sein de ces lettres
Des petits êtres
Beaux oiseaux
Et long plumeaux
Qui tombés dans l'oubli
Ont quitté leur nid.
 
D'une majuscule
Naît un minuscule
Double personnage,
Un serpent
Qui nous surprend
jaillissant du coin de la page.

“Midas se lavant dans le Pactole”, huile sur toile par Nicolas Poussin, c. 1627. Metropolitan Museum of Art (MET), New York, inv. n° 71.56 (OA – public domain).

La fièvre des enfants déchus de Midas


avril 2025

La Garonne n'étant pas la rivière Pactole, les Toulousains qui souhaitaient obtenir de l'or ont été contraints de recourir à d'autres moyens pour s'en procurer, en barre ou en paillettes. Voici trois recettes distinctes essayées par nos aînés ; toutes tournant au fiasco, bien évidemment.

- l'alchimie 
En 1752, Guillaume Melhet et le nommé Cadet entreprennent de transformer le plomb en or et le fer en argent1. Jean d’Albaricy, ancien conseiller au parlement et féru de chimie, met à leur disposition son laboratoire. Une première tentative en mêlant du fer, de l'antimoine et du nitre échoue dans le creuset. Mais, peu de temps après, leur seconde tentative est couronnée de succès : ils obtiennent effectivement des lingots d'argent pur ! Victoire de courte durée puisque le sieur d’Albaricy se rend compte, mais un peu tard, que les deux escrocs ont profité de son hospitalité et de son matériel pour fondre de la vaisselle d'argent volée. 

- la magie ou divination 
En 1761, un neveu de grand Marc Arcis, lui aussi sculpteur, s’associe avec les nommés Barrère et Personne, l'un un peu sourcier, l'autre un peu sorcier. Ils approchent la veuve du président de Caulet et lui indiquent que son hôtel recèle un trésor, estimé à environ 900 000 livres. Celle-ci autorise Arcis et ses deux comparses à creuser dans sa cave, avec promesse de partage par moitié du pactole. Or, les recherches s’éternisent et, à défaut de filon, les ouvriers semblent surtout arriver à la nappe phréatique. Devant l'eau qui ne cesse de monter, les chercheurs de trésors en viennent à improviser un cérémonial afin de masquer l'humiliation de leur échec : ils « attachèrent un grand crucifix au pied d'une pompe qu'ils s'étoient procurés, et firent dessendre dans le trou qu'ils avoit fait creuser des enfants nuds, faisant semblant de lire un livre qu'ils appelloient "Agripa", exhorttant tout le monde qui travailloit à prier Dieu et que le diable alloit paroitre »2. En fin de compte la veuve de Caulet en est quitte pour une cave inondée et le trio Arcis-Barrère-Personne pour un procès qui, heureusement pour eux, va se terminer sur une simple admonestation par les capitouls. 

- la nécromancie 
En 1778 le quartier quasi-désert et alors viticole de Lalande aurait pu devenir un nouvel eldorado si tout avait fonctionné comme prévu. Pourtant, les protagonistes avaient minutieusement préparé leur cérémonie, rien ne manquait : une maison isolée louée à un boucher, une tête humaine que l'on était allé chercher à minuit, une casserole de terre, les cierges, la nappe noire et surtout ce petit livret tiré de la vraie nécromancie immanquable. On ne saura jamais ce qui a fait capoter cette entreprise (peut-être une erreur dans la cuisson de la tête), mais les participants ont visiblement été déçus car l'esprit invoqué (celui d'Etienne Chabrié3, l’infortuné "propriétaire" de la tête) n'a pas rapporté l’or escompté. De dépit, ils ont jeté la tête dans une vigne et sont retournés à leur anonymat, laissant toutefois le livret d’incantation, qui est désormais conservé aux Archives4

L'histoire ne dit pas si tous les malheureux escrocs, alchimistes, idéalistes (mais quand même matérialistes) ou expérimentalistes ont ensuite été méditer sur la malédiction du roi Midas ou bien sur la morale de la fable du laboureur et de ses enfants. 

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1 - FF 796/1, procédure # 011, du 29 janvier 1752.
2 - FF 805/7, procédure # 171, du 23 décembre 1761. 
3 – Etienne Chabrié avait été pendu peu auparavant. Sa tête ainsi disponible avant pu être collectée en toute discrétion aux fourches patibulaires où son corps était exposé « pour donner de la terreur aux méchants ».
4 - FF 822/7, procédure # 144, du 27 juillet 1778.

Livre des proxénètes, 1756-1790. Mairie de Toulouse, Archives municipales, HH 97, folio 1. Registre dans lequel sont enregistrées les prestations de serment des proxénètes devant les capitouls, jurant de faire leur métier en Dieu et conscience.

Catin, une femme hors du commun ?


mars 2025

Catin naît le 12 décembre 1737 et on lui donne les prénoms de Élisabeth-Catherine. Bien trop long, elle, gardera seulement Catherine, puis Catin.

De nos jours peu peuvent se targuer de connaître Catin. Aucune rue de la ville, aucun rond-point ou parc ne porte son nom, elle n'a pas eu les honneurs d'un tunnelier du métro, et son nom n'est pas inscrit en lettres d'or à l'entrée d’un amphi de l'université ou d'une salle d'audience du tribunal. Ça viendra peut-être.

Mais qui est donc Catin ?

Au travers des archives, on la suit épisodiquement jusqu'en l'An III du calendrier révolutionnaire. Une femme en apparence très ordinaire. D'abord couturière, elle va ensuite se spécialiser et exercer le métier de proxénète1. Là encore rien de remarquable direz-vous.

À l'âge de 21 ans elle tombe enceinte (notons qu'elle a su l'être 8 jours à peine après le premier rapport, ce n'est pas banal), mais Sabin, le galant qui lui avait promis mariage, s'enfuit le jour de la signature du contrat de mariage chez le notaire. La tuile ! Pourtant Catin ne baisse pas les bras et va aller de l'avant, elle élève seule sa fille (ce qui est rare à cette époque), et se marie avec un autre quelques années plus tard. Preuve que le statut de fille-mère n'est pas complètement rédhibitoire.

Nous aurions du mal à décrire Catin au physique (en 1779 où nous apprenons qu'elle est « une grosse femme »), il sera peut-être plus aisé de parler de ses qualités principales : Catin se distingue particulièrement par son verbe. Coloré voire ordurier lorsqu'il s'agit d'invectiver ou d'insulter, et d'un flot ininterrompu lorsqu'elle doit répondre devant les magistrats des actes à elle imputés. Ses mots sont quelquefois teintés d'un soupçon d'impertinence quand elle est interrogée, et saupoudrés d'un humour ou d'une malice qui doivent la rendre redoutable pour ses adversaires lors de joutes verbales. Nous l'entendons aussi chanter en une occasion, mais ceci n'est certainement pas pour les oreilles des enfants2.

Mais c'est en 1787, au détour d'une procédure de justice des capitouls que Catin apparaît en pleine lumière de façon surprenante. Là, elle est officiellement chargée du contrôle du corps des proxénètes, et c'est à ce titre qu'elle rédige ce qui reste – à ce jour – le premier procès-verbal dressé par une femme à Toulouse. Procès-verbal contre une revendeuse trouvée en fraude, sur lequel les capitouls vont s'appuyer afin de poursuivre la contrevenante. Le fait de pouvoir dresser un procès-verbal est une remarquable avancée et ce seul fait devrait permettre de (re)questionner la place des femmes dans le monde du travail et dans la société Toulousaine à la fin de l'Ancien Régime.

Pensez-donc, une femme qui dresse un procès-verbal ! On aurait vite fait de brandir Catin comme un drapeau, de l'élever en défenseuse des droits des femmes, de traiter d'égal à égal avec les hommes, voire de faire entendre sa voix et de briguer des places lors de la Révolution.

Non, Catin n'est pas féministe (le mot n'existe pas encore de toute façon), ne se mettra jamais au-devant de la scène. Ce qui finalement n'est pas plus mal car on frémit à ce qui aurait pu arriver si elle avait percé, particulièrement lorsqu'en prairial de l'An III on l'entend hurler depuis sa fenêtre « qu'il faut guillotiner tous les prêtres parce qu'ils sont la cause que le pain est si cher ». Certes, c'était dans l'air du temps. Mais le lendemain elle traite deux de ses voisines de « putin des prêtres » et annonce à l'une son intention « de lui ouvrir le ventre avec un couteau, la menaçant toujours de lui faire casser les bras par ses garçons ».

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1. Attention, à Toulouse sous l'Ancien Régime, une proxénète ne fournit pas les mêmes prestations que de nos jours ; il s’agit d’un métier fort honorable et surtout essentiel, entre la friperie et la trocante.
2. En 1778, elle chante à pleine voix une chanson « où il étoit question de coqu (sic) couyoul, cornard ».