ARCANES, la lettre
Les coulisses
Chaque mois, les Archives présentent dans la rubrique "les coulisses" ce que vous ignorez surement du fonctionnement des Archives. Retrouvez ici une petite compilation de tous ces articles.
Dans les services d’archives, ce qui n’est pas là compte parfois autant que ce qui y est. Archiver, c’est choisir ce qui va rester et ce qui ne sera plus là. Il y a donc ce que nous conservons et en creux, ce que nous ne conservons pas.
Parfois, l’absence d’un document parle plus que sa conservation. Cette absence témoigne du peu d’intérêt pour une procédure administrative, pour un fait, pour un événement. Elle peut aussi témoigner de la volonté de ne pas laisser de trace de son activité. Et même de la mise en œuvre du principe du droit à l’oubli.
Dans tous les cas, les destructions d’archives publiques sont encadrées par l’Etat qui délivre un visa de destruction et publie des circulaires pour indiquer aux archivistes le sort à réserver aux documents à la fin de leur durée de conservation : conservation définitive ou destruction.
Il arrive parfois qu’un décalage temporel se crée entre la date d’édition des circulaires et le moment d’appliquer les règles de gestion aux documents. Car les archives sont produites dans un certain contexte et utilisées dans un autre, éloigné dans le temps. Des préoccupations ou des besoins de preuves (scandales sanitaires ou environnementaux par exemple) ont pu naître dans cet espace-temps. L’archiviste doit alors adapter sa pratique.
Et c’est dans cet équilibre subtil entre présence et absence que se construit la mémoire.
Aux Archives municipales, l’évocation de l’année 1515 résonne à distance de la fameuse bataille : c’est la date d’édition du plus ancien ouvrage conservé dans notre bibliothèque !
Paru sous le titre Opus de Tholosanorum Gestis ab urbe condita, il est considéré comme l’une des premières histoires imprimées de la ville. L’auteur, Maître Nicolas Bertrand (Domini Nicolai Bertrandi), avocat au parlement et capitoul entre 1500 et 1511, y conte les « gestes et faits illustres » des Toulousains, depuis les origines jusqu’à l’avènement de François Ier. Les 88 folios réunissent une série de dix traités. Cette chronique locale, qui participe de l’écriture d’une histoire mythifiée de la fondation de la ville, s’inscrit parmi les jalons importants de l’historiographie toulousaine.
Souvent dénommé « Gesta Tholosanorum », l’ouvrage, rédigé en latin, est réédité en français en 1555. Alors que l'édition initiale adoptait encore une typographie gothique sur deux colonnes, celle-ci est abandonnée au profit de caractères romains dans la traduction française1. Le texte et ses illustrations tout comme l’objet-livre ont été largement étudiés par les historiens. Ainsi, nous vous invitons, entre autres, à la lecture de la très complète synthèse de Frédérique Laval (Écrire l’histoire de Toulouse : « Les gestes des Tolosains » de Nicolas Bertrand. Estampilles et Pontuseaux.)
L’ouvrage publié par l’imprimeur toulousain Jean Grandjean en 1515 est célèbre pour le récit qu’il relate autant que pour ses illustrations. Il comporte en effet deux rares xylographies pleine page. La première, insérée en page de titre, figure une séance solennelle du parlement. La seconde, en fin d’ouvrage, évoque la Civitas Tholosa. Dans cette image de la fondation de la ville, le graveur, resté inconnu, propose une sorte de panorama des principaux monuments, devenus emblèmes de la cité. La gravure, exceptionnelle, est connue comme la plus ancienne vue de Toulouse2.
D’autres éléments iconographiques agrémentent le texte. On trouve notamment des vignettes historiées, dont un blason de la ville, répétées sur plusieurs pages. La présence de bandeaux à motifs végétaux et de lettrines ornées est également à remarquer. Ces détails, comme la mise en couleur de certains titres (en noir et rouge), témoignent du soin porté à la composition et à l’impression de ce volume.
L’exemplaire que nous conservons se distingue par l’ajout en dernière page d’un grand sigillum de Toulouse avec la devise Gesta tholosana en caractères gothiques. Un ex-libris, collé sur le contreplat supérieur, indique une appartenance antérieure à l’abbé Benoît d’Héliot qui en fit don à la bibliothèque du clergé de Toulouse (Ex dono Benedicti Dheliot, abbatia Professoria Regii. ARTHAUD Fecit.)
Avec sa modeste reliure basane et son format (26 x 19,5 x 2,5 cm), ce livre passerait presque inaperçu dans nos rayonnages. Pourtant l’ouvrage (cote RES343), par sa préciosité et son intérêt historique, fait partie des « trésors » de notre Réserve. Celle-ci rassemble les imprimés antérieurs à 1815 et les pièces rares. Afin de préserver son état - jugé moyen - le document n’est pas communicable en salle de lecture. Toutefois, il reste accessible à tous puisqu’un des exemplaires des collections de la Bibliothèque d’étude et du patrimoine de Toulouse a été numérisé (RES BXVI22BM). Il est ainsi consultable en ligne sur Rosalis, la bibliothèque numérique patrimoniale de Toulouse.
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1. SOUCHAUD Clémentine, L'objet-livre dans les éditions toulousaines du XVIe au XVIIIe siècle, mémoire de master 2 d’histoire de l’art, Université Toulouse 2 – Jean Jaurès (dir. A. Perrin-Khelissa et P. Julien), 2015, p. 65-67.
2. LAMAZOU-DUPLAN Véronique, « Une image de fondation ? La gravure sur bois au colophon de l'Opus de Tholosanorum gestis ab urbe condita, Nicolas Bertrand (1515) », dans Ab urbe condita... Fonder et refonder la ville : récits et représentations (second Moyen Âge - premier XVIe siècle). Actes du colloque international de Pau (14-16 mai 2009), Pau : PUPPA / Méridiennes, 2011, p. 493-513.
“La diplomatique est une méthode d’expertise de l’authenticité, de l’intégrité et de la fiabilité des documents fondée sur une étude de la forme du document tel qu’il se présente, des étapes de son élaboration et de sa validation, de son circuit de diffusion et de conservation" (Marie-Anne Chabin, Glossaire de l’archivage).
L’étude de la forme des documents d’archives permet de mettre en évidence la continuité des pratiques administratives, liée aux besoins même de l’administration, quels que soient les régimes politiques. Prenons l’exemple des registres paroissiaux et des registres d’état civil, sources indispensables pour connaitre l’histoire de sa famille. Ces registres permettent en effet de trouver le nom d’un ancêtre né en France et d’en établir les liens de filiation.
Les registres paroissiaux, tenus par le curé d'une paroisse, enregistrent les baptêmes, mariages et sépultures des catholiques. Leur tenue est obligatoire depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Après la Révolution française, en 1792, ces registres sont remplacés par l’état civil. Tenus par le maire d'une commune, ils ont la même vocation. Mais cette fois-ci, sans évocation religieuse car dans un esprit laïc : enregistrer les naissances, mariages et décès ayant lieu dans la commune.
En comparant ces deux séries de registres, on note qu’ils sont formés de la même manière. Pourquoi ? Parce qu’ils ont le même usage : recenser et prouver officiellement les événements de la vie d’une personne, et leur donner une identité juridique.
Les registres d’état civil étant essentiels, leur tenue est réglementée : les registres doivent être au format papier et tenus en deux exemplaires. Un exemplaire est conservé par la commune et l’autre est transmis au greffe du tribunal de grande instance. La technique de reliure employée doit garantir la solidité et la durabilité des registres. L’impression des actes doit se faire sur un papier et avec une encre répondant à des normes ISO bien précises, l’objectif étant de leur faire traverser les siècles sans encombre.
Dans un souhait de pouvoir collecter les archives de la communauté L.G.B.T.Q.I.A + (Lesbiennes, Gays, Bis, Trans, Queer, Intersexes et Asexuel.les), l’Espace Diversités Laïcité, situé au 38 rue d’Aubuisson, organise régulièrement un comité dont l’objectif est de réunir les acteurs associatifs et institutionnels pour travailler ensemble à la préservation et à la valorisation de cette mémoire souvent effacée et oubliée. Les différentes structures présentes sont d’une part les bibliothèques, musées, monuments, et archives municipales. De l’autre part, des associations regroupant des personnes de diverses générations, dont Jules et Julies, Bagdam Espace Lesbien, Générations plurielles, Arc-en-ciel Toulouse, et des associations dédiées à la collecte, à la conservation et à la mise à disposition au public d’archives LGBTQ+, Archives TPBGI De derrières les faggotEs et Queer Code.
La journée du 6 décembre 2025 a été l’occasion de mettre en avant ce travail commun engagé. Il a été question, par exemple, d’une exposition sur l’histoire LGBTQ+, d’une conférence d’Antoine Idier, sociologue et spécialiste de la condition homosexuelle en France dans les années 1960 à 1980, ou encore de la projection du court métrage De Pierre et de Seel.
Dans une volonté de valoriser nos archives sur le sujet, parmi lesquelles le fonds Bagdam Espace Lesbien (112Z), nous avons élaboré et mis à la disposition du public, à cet occasion, un livret les répertoriant.
Le café lesbien, originellement appelé Bagdam Cafée, est inauguré en 1989. Ce lieu, unique et novateur pour la fin des années 1980 à Toulouse, permettait à la communauté lesbienne de se rassembler en non-mixité, et d’organiser des événements tels que des rencontres et débats littéraires, des conférences, des expositions, des lotos, des concerts, ou encore des matchs de foot... Les archives de l’association nous ont été données en 2016, mais celle-ci continue d’exister et de proposer des évènements. De plus, le fonds sur le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) contient un dossier (111Z17) concernant les luttes des lesbiennes sur les questions du féminisme et leur place dans le mouvement.
Les Archives proposent également, de façon trimestrielle, des expositions de documents dans les vitrines de l’accueil. A l’occasion du mois consacré aux droits des femmes, l’une des vitrines est dédiée aux archives du MLF et de Bagdam Espace Lesbien. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux va être réalisée pour présenter ces fonds. Les réunions avec l’Espace Diversités Laïcité continuent cette année, permettant de faire éclore de nouveaux projets.
Dans les fonds de nos archives, certains registres présentent de magnifiques enluminures. L’une d’entre elles a particulièrement retenu mon attention en raison du « bleu céleste » qui illumine sa partie supérieure. Il s’agit de la chronique des capitouls n° 181, issue du registre BB273, intitulée Portraits des capitouls et « La Justice », datée de 1503-1504 (voir photo ci-contre).
Selon les travaux de François Bordes (Du “livre officier” au “livre des Histoires”, thèse, tome I, 2006, p. 120), les pages des chroniques toulousaines de 1486 à 1510 auraient été peintes par l’enlumineur Laurent Roby. Il serait donc très probablement l’auteur de cette enluminure.
Pour créer leurs couleurs, les enlumineurs du 16ᵉ siècle utilisaient une variété de pigments associés à des liants.
Le pigment bleu céleste de notre page de registre pourrait provenir de trois sources possibles. Laurent Roby a peut‑être broyé du lapis‑lazuli, pierre semi‑précieuse importée d’Afghanistan, prisée pour son bleu intense. Il a pu aussi utiliser l’Azurite, un minéral présent dans plusieurs gisements du sud de la France. Enfin, notre artiste aurait pu se servir de la guède ou pastel des teinturiers, plante tinctoriale alors largement utilisée à cette époque, et dont le commerce a enrichi la ville de Toulouse au 16ᵉ siècle.
A cette époque, les pigments étaient traditionnellement liés avec de l’œuf, tandis que l’eau servait de diluant. Les enlumineurs appliquaient ensuite la couleur à l’aide de pinceaux munis de poils très fins, souvent de martre ou d’écureuil, permettant une grande délicatesse d’exécution.
Seules des analyses scientifiques — telles que la spectrométrie de fluorescence X ou la spectrométrie Raman, toutes deux réalisées au laser — permettraient d’identifier précisément les composants chimiques présents dans cette enluminure et, ainsi, de déterminer le pigment utilisé.
Loin d’être un simple détail décoratif, ce bleu céleste raconte à lui seul l’ingéniosité, les échanges commerciaux et le savoir‑faire artistique du début du 16ᵉ siècle. Une petite touche de couleur, mais un immense témoignage patrimonial.
Comme la lanterne éclaire les lieux sombres, les archives éclairent le passé.
Les archivistes mettent en lumière les documents d’archives en les classant et en les décrivant, pour les rendre accessibles à tous. Ils veillent aussi à la bonne conservation de ces documents pour que ceux-ci ne s’altèrent pas et puissent traverser les siècles sans dommage.
Eclairer pour comprendre
Pourquoi conserver des archives ? L’intention première de l’archiviste est de conserver des traces, des preuves des actions et des droits. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les archives ont souvent été un enjeu de pouvoir.
Comme le rappelle le Conseil international des archives : « Parce qu’elles garantissent l’accès des citoyens aux informations officielles et le droit des peuples à connaître leur histoire, les archives jouent un rôle incontournable en matière d’identité, de démocratie, de responsabilité et de bonne gouvernance ».
Les archives éclairent donc l’histoire et sont des sources de connaissance dont on ne saurait se passer. Sans archives, pas d’histoire. Mais de l’imagination et de la fiction ! Les archives sont la documentation pour la recherche historique. L’écriture de l’histoire nécessite d’interroger, comparer, analyser les documents. Sans eux, l’histoire reposerait sur des affabulations.
La gouvernance documentaire, une lanterne qui met en lumière les risques documentaires
Un des rôles des services d’archives est d’accompagner les producteurs de documents dans la bonne gestion de leurs archives. Car bien gérer ses archives est une garantie pour conserver l’information nécessaire à la conduite de son activité. C’est aussi un moyen de limiter les risques liés à la non-conservation des documents : risque de ne pas pouvoir se défendre, risque de ne pas pouvoir contester, risque d’oublier.
L’étymologie grecque du mot archives, « arkhe », signifiant à la fois « commencement » et « commandement », éclaire bien leur rôle essentiel.
Saviez-vous que parfois les archives voyagent ? Il leur arrive de partir au gré des sollicitations vers des horizons plus ou moins lointains... Ainsi, en l’an de grâce 2024, le dauphin François, immortalisé dans le second livre des Annales manuscrites des capitouls (BB274), a enfourché sa monture et sa plus belle selle, pour rejoindre le château d’Écouen et l’exposition À cheval ! Le portrait équestre dans la France de la Renaissance. Il se devait d’en être, aux côtés de plus de 160 cavaliers venus des quatre coins de France et même de Windsor !
Mais on vous rassure tout de suite : il est, depuis lors, bien rentré au bercail, sain et sauf. Il a réintégré son box, ou plutôt sa boîte de conservation, où il prend un repos bien mérité, loin des strass et des lux des projecteurs. Depuis, nous gardons la trace de son escapade, et de celle des autres globe-trotteurs de nos fonds, notamment dans notre bibliothèque, qui abrite leurs récits de voyage (autrement dit : les catalogues d’exposition publiés par nos partenaires).
La loi du 13 mars 2000 reconnaissant les documents numériques comme preuve, sous réserve que puisse être dûment identifiée la personne dont ils émanent, a été l’élément déclencheur de la dématérialisation des procédures administratives. Depuis il faut petit à petit dire adieu au papier pour certains services publics et bonjour au tout numérique.
Cet essor de la dématérialisation des procédures, et du numérique en général, pose depuis quelques années de nouvelles problématiques pour les archivistes. Dans l’imaginaire collectif, le mot archives est bien souvent associé aux vieux papiers. Cependant le code du patrimoine les définit comme étant l’ensemble des documents et des données, produites dans le cadre d’une activité, quel que soit leur support et leur âge. Ainsi les documents numériques sont à traiter au même titre que leurs homologues papier et doivent pouvoir être lisibles et accessibles dans le temps mais surtout n’être ni altérés ni modifiés afin de garantir leur fiabilité.
La conservation de ces données sur le long terme est aujourd’hui un enjeu majeur pour les archivistes. Un document constitué de 0 et de 1 n’est pas aussi stable qu’un parchemin. De plus, les évolutions technologiques poussent à sans arrêt s’adapter et avoir les supports permettant de continuer à consulter un document numérique créé dans un format devenu rapidement obsolète. Il est préférable de privilégier un format ouvert, voire standardisé, par exemple de type PDF pour les textes et JPEG pour les images. Donc la prochaine fois que vous écrirez un document numérique, pensez à votre archiviste et aux solutions qui auront été mises en place pour le protéger et le conserver.
Ne pas semer le trouble, c’est l’un des défis de l’archiviste lorsqu’il classe et décrit des documents. En accomplissant sa mission de mise à disposition des archives, l’archiviste prend soin de préserver le contexte de production des documents afin que ceux-ci conservent leur valeur de preuve et d’authenticité ; et aussi pour que les chercheurs puissent les analyser sans biais. Le contexte de production d’un document est en effet essentiel pour comprendre comment les documents ont été produits, dans quelle intention, et quel effet ils devaient produire.
Cette notion de contexte est au cœur même du principe fondamental en archivistique : le principe du respect des fonds. La conservation et les opérations de classement des archives doivent respecter la provenance et l’ordre originel des documents : on ne doit pas soustraire de documents à un fonds ou créer des collections... au risque de semer le trouble dans l’esprit du chercheur, à qui il manquera des clés pour analyser les documents d'archives.
Le portail archivistique français (le PIAF), dans ses cours en ligne, donne l’exemple simple d’un état des récoltes. Le chercheur n’abordera pas de la même manière le document suivant son fonds d’origine :
« - du fonds de l’exploitation agricole elle-même (on peut penser qu’il est exact puisqu’il s’agit des archives de gestion de l’exploitation) d’un fonds d’administration fiscale (il y a de fortes possibilités qu’il ait été sous-estimé pour payer moins d’impôts ou même obtenir un dégrèvement)- d’un dossier judiciaire issu d’un contentieux (par exemple entre propriétaire et métayer : il pourra avoir été surestimé ou sous-estimé selon la partie concernée)[1] ».
C’est ainsi que dans la littérature normative des archives, vous pourrez croiser RIC, non pas un chanteur exposant les règles de l’amour, mais Records in Context, le nouveau modèle de description des archives. RIC fait du contexte de production, de conservation et d’utilisation des archives le cœur des descriptions archivistiques. Il vise à faciliter l’utilisation des descriptions des documents d'archives sur le long terme, et à offrir aux chercheurs un meilleur accès aux documents. Finalement, RIC poursuit et met en perspective dans un univers multi-dimensionnel une affirmation énoncée depuis près de 150 ans : « les archives ne peuvent pas être comprises (évaluées, prises en charge, classées, décrites, exploitées) sans prendre en compte et comprendre leurs contextes de production, de transmission et de gestion[2] ».
En avril 2024, après de longs mois de préparation et un passage en décontamination pour se débarrasser des champignons qui attaquaient certains documents, les Archives municipales de Toulouse ont réceptionné des archives de la direction des Marchés et Occupation du domaine public (DMODP), datant de la fin des années soixante au début des années 2000. Arrivé sur quatre palettes, le fonds mesurait 8 mètres cubes ou 100 mètres linéaires ou 666 boites d’archives standards. Son traitement a commencé en 2025 et occupera les deux archivistes chargées de traitement jusqu’au printemps 2026. Pour patienter, Arcanes de cet été 2025 vous donne un avant-goût de ce que vous pourrez y trouver.
Le fonds 2087W renferme, entre autres, des archives sur les célèbres fêtes foraines toulousaines Saint-Michel et Capitouls ; ainsi que des archives sur les fêtes locales de quartier comme Saint-Aubin, Croix Daurade et Saint-Simon.
C’est ainsi que pour la fête Saint-Michel, nous savons qu’en 1971, la demande de music-Hall « Sexy-Show », « une attraction moderne », ou celle de la station spatiale offrant la particularité « d’un passage des voitures en façade à 5 mètres du sol » n’ont pas obtenu de suite favorable, faute d’espace disponible. Le même sort est réservé à la déesse de la jungle, charmeuse de vipères (1971) et aux sœurs siamoises, Peggy et Betty (1970). En revanche, en 1980, dans la zone bleue réservée aux nouveaux métiers (terme utilisé pour désigner les attractions proposées par les forains), le « mur de la mort » et le « Round up » ont pu occuper un espace de premier choix.
Au-delà des anecdotes, les dossiers relatifs aux fêtes foraines permettront d’étudier l’évolution des attractions proposées par les forains, et notamment le processus de déclin des « freaks shows », exhibitions d’êtres humains. Ils contribueront également à l’histoire des quartiers de Toulouse.
Pourquoi commémorer un événement dont le grand public avait peu entendu parler ? Parce que cette crue de 1875 a été violente, étendue sur le territoire, dévastatrice pour la population. Elle a laissé de nombreuses traces dans le paysage urbain et dans les mémoires, cicatrices qui, refermées, ont impliqué de grandes transformations des infrastructures toulousaines. Mais elle a surtout été largement documentée, commentée et illustrée par la photographie, nouvelle technologie d'à peine 30 ans. Elle est également l'occasion de rappeler que des événements de cette ampleur peuvent encore survernir, l'actualité nous l'a montré, et les dérèglements climatiques que nous vivons participent de ce risque.
Un premier travail a été mené il y a plusieurs années pour identifier tous les documents relatifs à cette inondation dans nos fonds d'archives. Au moment où nous avons été sollicités par la Direction des Risques Majeurs pour produire une partie de l'exposition de cet été, nous nous sommes appuyés sur cette recherche préalable. Nous en avons tiré un axe principal : comment témoigner d'une catastrophe, avec trois points d'entrée : raconter, montrer, commémorer. Élaboration du contenu, recherches complémentaires pour bien comprendre, exploration et choix des documents à montrer, puis acquisition de certains journaux. En parallèle, nous avons commencé l'écriture et la relecture des textes, les numérisations.
Et puis à nouveau des relectures, envoi des premiers éléments à la graphiste, échanges sur sa proposition, que nous aimons beaucoup, les couleurs, l'agencement des documents. Relectures encore, modifications, changements de dernière minute.
A mesure que nous plongeons dans les détails de cette crue et que nous en apprenons davantage, l'envie de partager cela avec le public prend de l'ampleur. Les photographies sont incroyables, les plans très parlants, nous devons proposer des ateliers sur cette thématique. "[En]quête d'images" est le format idéal, il permet de s'immerger dans l'époque, mais demande un gros travail de préparation : choix des images, approfondissement et structuration des connaissances, du propos. Nouveauté pour cette session, nous avons maintenant de superbes reproductions sur lesquelles travailler grâce à nos collègues de l'imprimerie municipale.
L'exposition sur le pont Saint-Pierre aura aussi une résonnance dans nos murs. Quatre vitrines dans notre salle de lecture vont accueillir pour l'été des documents originaux. Là encore, nous avons structuré, organisé, choisi et rédigé. Et relu.
Mais le travail des Archives sur le sujet ne s'arrête pas à l'année 1875. Cette catastrophe est la plus récente de cette ampleur, la plus proche de nous, la plus documentée, mais certainement pas la seule que Toulouse ait connue. L'atelier "Au fil des chroniques" explore chaque mois les chroniques des Capitouls, récapitulatifs annuels des événements marquants entre 1295 et 1787, sur une thématique spécifique. En juin il sera bien entendu question d'inondations : celles de 1599 et de 1727 notamment. Et pour cela, nous avons exploré, en plus de ces fameuses chroniques, à la fois les registres de délibérations, les affaires criminelles, les registres paroissiaux, les collections de plans des Moulins du château, la comptabilité, les travaux, bref, tous les fonds anciens. Nous agissons comme un canot qui navigue dans les fonds et vous proposons des bouées pour ne pas vous noyer dans le tsunami de documents intéressants. À venir saisir dans nos ateliers !
Certaines antiquités sont parfois étonnantes. C’est le cas de ces petits objets que l’on trouve parfois sur les documents d’archives et que l’on appelle « sceaux ».
Ces empreintes se retrouvent de l’Antiquité à nos jours. Elles servaient à valider, signer ou légitimer un document et pouvaient avoir une valeur juridique différente. Par exemple, l’apposition d’un sceau personnel engageait seulement le sigillant (personne possédant la matrice du sceau), tandis que l’apposition d’un sceau de juridiction, représentant un pouvoir public, garantissait l’exécution des engagements contractés par plusieurs personnes.
Les sceaux peuvent aussi servir à fermer un document. Ce dernier était alors maintenu sous le sceau du secret jusqu’au destinataire du message. Ces sceaux sont appelés sceaux de clôture.
Ils marquent aussi une propriété ou une origine contrôlée. Par exemple, un objet peut être totalement scellé afin de garantir son authenticité. Ce mode de scellement était souvent réalisé dans l’Antiquité.
Les premiers sceaux apparaissent à partir de 3500 ans avant J.-C. en Mésopotamie (actuels Iran et Irak). La matrice de ces sceaux était un cylindre que l’on gravait dans un matériau dur et que l’on imprimait par rotation sur de l’argile. Au 2e millénaire avant J.-C., les matrices cylindriques sont remplacées par les anneaux sigillaires. La matrice des sceaux devient donc intaille ou camée enchâssé sur une bague. L’usage de l’anneau sigillaire se généralise en Orient, puis est adopté en Grèce et à Rome. Par la suite, les souverains Mérovingiens et Carolingiens l’utiliseront également.
Les Grecs et les Romains employaient très probablement de l’argile mélangée à de la cire pour sceller sur le papyrus.
A partir du Moyen Âge, en Occident, les sceaux sont faits en cire ou en métal (plomb, bronze, or, argent) et sont apposés le plus souvent sur des fils de soies, appelés lacs, ou sur des lanières en parchemin attachés au document. Ces empreintes sont parfois colorées en rouge ou en vert et peuvent avoir plusieurs formes (circulaire, bi-ogivale, triangulaire, octogonale, en forme de blason, etc.) (voir photo ci-contre Sceau de la ville de Toulouse).
Le sceau au Moyen Âge peut porter beaucoup d’informations : noms, titres, fonctions et armoiries du sigillant, représentations (ville, personne, communauté religieuse, corporations…). Le sceau est daté par l’acte auquel il est fixé. Ces informations iconographiques et textuelles constituent une très grande richesse pour les historiens et historiens de l’art. On peut noter, entre autres, que l’étude des sceaux constitue la principale base de recherche de l’héraldique.
A partir du 14e siècle, le papier arrive en Occident. L’application des sceaux sur les documents n’est plus pendante mais plaquée sur le papier. On utilise la cire à cacheter que l’on connaît encore aujourd’hui pour les réaliser. L’empreinte peut se faire aussi sur du papier sous lequel on a mis de la cire, on appelle ces objets, sceaux sous papier. Le parchemin et ses sceaux appendus deviennent progressivement de plus en plus rares.
Aujourd’hui, en France, les documents officiels sont encore scellés avec de la cire. Le sceau est pendu au document à l’aide d’un ruban aux couleurs du drapeau français.
C’est le service de restauration des sceaux des Archives nationales qui est chargé de sceller ces documents avec l’aide d’un moulage.
Les Archives de Toulouse ne sont ni une banque, ni une bijouterie et pourtant, nous pouvons y trouver parfois quelques microgrammes d’or.
En effet, dans nos magasins de conservation, les reliures et les pages de certains de nos documents en parchemin sont parfois ornées de décorations dorées qui embellissent ces archives.
On trouve, par exemple, sur quelques reliures en cuir, des dorures parfois très décoratives. Celles-ci ont été réalisées à l’aide de fers à dorer. Ces fers servent à la fois à écrire les textes et à créer des motifs sur le dos et parfois les plats des reliures en cuir. Pour les réaliser, on apprête les impressions préalablement réalisées avec les fers chauds sur le cuir, à l’aide d’une colle spécifique appliquée au pinceau, puis on vient poser une feuille d’or, épaisse de quelques microns, sur ces mêmes impressions. Afin de fixer l’or, il suffit d’appliquer de nouveau les fers chauds sur les impressions. On obtient ainsi les décors dorés que l’on peut voir sur certaines reliures. Ces techniques, décrites ici, peuvent sembler simples, mais sont, dans les faits, très complexes à exécuter et nécessitent beaucoup de pratique, en particulier pour manipuler les très fines feuilles d’or.
Certaines pages en parchemin de nos registres peuvent aussi être ornées d’or. On trouve ces dorures principalement dans les peintures qui jouxtent les textes. Ces dernières sont appelées enluminures et servaient à illustrer les manuscrits en parchemin au Moyen Âge. Vous pouvez en admirer certaines dans les Annales manuscrites des Capitouls de Toulouse, aussi appelées « trésor des archives », conservées en nos lieux. Un détail photographique d’une des pages de ces registres est présenté ci-contre.
Pour réaliser ce décor, les enlumineurs préparaient la surface du parchemin puis posaient une « assiette » ou une « mixtion » qui servait à la fois à faire adhérer la feuille d’or au support, mais aussi à rendre la surface très lisse. Une fois posée, la feuille d’or était brunie à l’aide d’une pierre d’agate afin de la faire briller et de rendre la page étincelante.
Si vous souhaitez admirer ces décors peints, vous pouvez vous rendre sur le site des Archives, dans l’onglet « Archives en ligne » puis dans le répertoire « Trésor des Archives ».
« Nous qui sommes sans passé, les femmes
Nous qui n'avons pas d’histoire
Depuis la nuit des temps, les femmes
Nous sommes le continent noir »
Ainsi commence l’Hymne des femmes, emblème des luttes féministes, qui, dès le premier couplet, aborde la question de la place des femmes dans l’écriture de l’Histoire. C'est donc naturellement qu'en ce mois de mars Arcanes présente les fonds d'archives des Archives municipales permettant de transmettre la mémoire des luttes féministes.
111Z – Fonds du Mouvement de libération des femmes (MLF) à Toulouse, 1970-2000
Jacquelin Martin, membre du laboratoire Simone – SAGESSE de l’université du Mirail, a rassemblé les archives des femmes qui ont participé aux actions féministes au sein de la MDF (Maison des femmes) ou encore du café La Gavine à Toulouse. Le fonds est classé et librement consultable.
138Z – Collectif Midi-Pyrénées pour les Droits des Femmes
Créé en décembre 1999, le Collectif Midi-Pyrénées pour les Droits des Femmes est un collectif de femme et d’association féministes qui lutte contre toutes les formes sexistes de domination engendrées par le patriarcat. Dans ce fonds d’archives sont notamment conservées les traces des luttes conduites par le collectif : pour l’emploi des femmes, pour le droit à l’avortement, contre les publicités sexistes par exemple. Le fonds est classé et librement consultable.
142Z – Irène Corradin
Irène Corradin est une militante féministe et a entre autres été membre du collectif Midi-Pyrénées pour le droit des femmes. Les archives qu’elle a confiées aux Archives municipales complètent donc le fond du collectif (138 Z) en témoignant des actions portées par les militantes. Non encore classé, le fonds est librement consultable.
149Z – Fonds Marie-France Brive
Marie-France Brive est une historienne qui, au cours de sa carrière, a été membre du Groupe de recherche interdisciplinaire d’étude des femmes (GRIEF) puis de l’équipe pluridisciplinaire Simone de l’université du Mirail. Militante féministe, elle a participé aux côtés d’Irène Corradin à la Maison des femmes et au café Gavine. Décédée en 1993, ses archives ont été confiées en 2023 par Irène Corradin. Non encore classé, ce fonds témoignera autant de sa vie de chercheuse que de sa vie militante à Toulouse. Le fonds est librement consultable mais difficilement accessible car non classé.
66Z – Monique Lise Cohen
Monique-Lise Cohen est une poétesse et auteure de nombreux ouvrages à portée littéraire, philosophique, religieuse ou encore historique. Bibliothécaire à la Bibliothèque municipale de Toulouse (aujourd'hui Bibliothèque d'études et du Patrimoine), elle est spécialiste de l’histoire des communautés juives de Toulouse, de la Résistance juive durant la Seconde Guerre mondiale mais aussi des camps d’internement du Sud-Ouest.
Dans le fonds donné aux Archives municipales, se trouvent des documents illustrant son engagement militant. Un carnet de bord tenu à partir du mois de mai 1968 retrace sa participation aux comités, réunions et conférences de l’université Critique de Toulouse. Dans ce sillage, des carnets de notes prises lors de réunions de collectifs féminins de la CGT et lors de conférences du Groupe interdisciplinaire d’études des femmes de l’Université du Mirail illustrent en partie son implication dans les mouvements féministes depuis les années 1970. Le fonds est classé et librement consultable.
112Z – Fonds de l’association Bagdam Espace Lesbien
Fondée en décembre 1988 sous l'appellation Association pour promouvoir les réalisations des femmes (APRF), l'association change une première fois de nom en 1991 pour devenir Bagdam Cafée - Association pour promouvoir les réalisations des femmes suite à l'ouverture de son café-restaurant le Bagdam Cafée en 1989. Le but de l'association est de promouvoir les réalisations des femmes, de favoriser les échanges entre femmes et d'organiser des manifestations culturelles.
Le fonds 112Z contient les archives de l’association, aux côtés desquelles on peut consulter des publications féministes. Le fonds est classé et librement consultable.
N’hésitez pas participer à l’enrichissement des fonds sur l’histoire des mouvements féministes, donnez vos archives !
Avez-vous eu vent de ce qui s’est niché durant 25 ans dans le ventre de cette femme toulousaine ?
C’est en 1652 que madame de Mathieu, 36 ans, est prise de douleurs intenses semblables à un accouchement. Elle refuse l’aide des sage-femmes pour soulager ses maux et on l’accuse même de sorcellerie étant donné qu’aucun enfant ne montre jamais le bout de son nez. On finit par la laisser tranquille, du moins tranquille, elle elle ne l’est pas ! Elle garde son ventre de femme enceinte et les douleurs et désagréments associés durant 25 ans ! C’est à 62 ans, après 8 jours de fièvre que la malheureuse rend son âme au vent.
Ayant gardé en tête la condition étrange de cette femme, plusieurs chirurgiens se pressent pour pouvoir résoudre le mystère de son ventre. On découvre que ce n’était pas du vent ni de l’air qui le faisait gonfler, mais un… lithopédion ! Du grec lithos la pierre et de pais l’enfant. Il s’agit en fait d’une grossesse extra-utérine dont le corps s’est protégé en calcifiant le fœtus mort.
Dans notre cas, on va décrire le bébé de pierre comme étant « enveloppé de grosses membranes, son corps recourbé », puis on le déplie et on note qu’il a le « cerveau fres et humide, les yeux aussi, la langue vermeilles et toutes les parties nobles et autres interieures dans leur conformation naturelle, mais pourtant un peu livide ». Notre golem a été formé parfaitement et fait partie des plus rares spécimens de lithopédion, qui habituellement dépassent rarement les 3 mois de grossesse. Sauf que voilà, après l’avoir bien examiné, il commence à pourrir et les chirurgiens le mettent dans de l’alcool pour le conserver. Il va être exposé à l’hôtel de ville où la foule se presse pour voir la curiosité. L’évènement est tellement inédit que l’on consacre quelques pages et un dessin dans les chroniques des Capitouls. Nous, nous avons le grand honneur de voir notre spécimen répertorié sur la page Wikipédia dédiée au lithopédion.